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16H12 - mardi 28 juin 2016

La paix en Colombie : un bond en avant, mais l’après-guerre sera difficile

mardi 28 juin 2016 - 16H12

La paix entre le gouvernement colombien et les rebelles des Farc (Forces armées révolutionnaires colombiennes) vient d’être signée à La Havane, à l’issue d’une négociation marathon sous les auspices de Raúl Castro. Cette guerre a coûté la vie à plus de 200 000 personnes, dont plus de deux tiers de civils, et 27 000 personnes ont été enlevées. Ainsi pourrait s’achever l’un des conflits les plus longs de l’histoire.

Entretien avec Angelica Montes Montoya, spécialiste en géopolitique de l’Amérique latine, enseignante à l’Essec, chargée de cours à Paris 13 et représentante Grécol, Groupe d’études et de réflexion sur la Colombie.

Colombia

La paix en Colombie semble acquise. Cette issue vous surprend-elle?


Cette négociation n’était pas la première. Dans les années 80, un accord de paix avait été signé avec les FARC, Une bonne partie des guérilleros ont renoncé aux armes, sont entrés en politique dans un parti qui s’appelait l’Union patriotique (UP). Et l’extrême droite a liquidé 3000 de ces UP! D’où l’immense méfiance des guérilleros qui se sont assis à la table des négociations en 2012.
Un deuxième élément politique: Juan Manuel Santos était ministre de la justice d’Álvaro Uribe (président 2002-2008), et s’était alors opposé à tout accord de paix, dans une optique de confrontation jusqu’à l’extermination de la rébellion. Et c’est une grande surprise, y compris pour moi, de voir le président Santos entrer dans la logique d’un accord réel de Paix.

Pourquoi la négociation fut-elle si longue?

Les FARC ne sont pas un bloc unifié. Historiquement chaque front (plusieurs colonnes de combattants par région) a une certaine autonomie, et alors qu’à La Havane les négociateurs étaient prêts à signer, les enlèvements se poursuivaient. Les commandants locaux attendaient pour leur part d’être sûrs du résultat.

Il a fallu s’assurer de six points, l’« agenda pour la paix »:
– l’agriculture, c’est-à-dire une politique de développement intégral,
– la garantie d’une participation politique pluraliste, avec le respect des partis de gauche, dans le souvenir de l’extermination des membres de l’UP
– Une solution durable au problème des cultures illicites: que faire face à ces maux qui affectent la politique elle-même, sachant que les FARC et avant eux les paramilitaires ont été impliqués dans le trafic pour se financer
– le traitement des victimes du conflit : savoir qui a tué qui? L’État colombien ne peut pas instaurer un système d’impunité.
– la fin du conflit: comment y mettre un terme? L’ONU ou d’autres instances devront collecter les armes, permettre l’insertion dans la société civile des guérilleros démobilisés, et assurer leur protection contre l’armée nationale qui elle n’est pas désarmée
– la mise en vigueur: cela va entraîner un référendum d’acceptation populaire, puis des lois pratiques. Aussi, la participation de l’ONU ou autre instance devra se prolonger. Il faudra réinsérer réinstaller les ex-guérilleros, leur trouve une rémunération, voir du travail.

Quel est l’aspect le plus difficile?

La justice transitionnelle sera peut-être ce qu’il y a de plus difficile. Les deux acteurs du conflit et des crimes — armée et FARC — doivent reconnaître leurs crimes, et les peines doivent être proportionnelles et aménagées, mais sans impunité. Un cour de réconciliation doit investiguer les crimes.

C’est pourquoi l’armée (Fuerzas armadas de Colombia, FFAA) était représentée à La Havane, car des militaires peuvent être inculpés et punis. Les militaires n’ont pas négocié, mais ont été consultés à tous les stades de la négociation. Les victimes aussi étaient représentées à La Havane. On oublie que la société civile s’était beaucoup investie, et que même depuis l’étranger Diaspora elle a participé, tant en Amérique latine, qu’aux États-Unis et en Europe, Je signale les quatre Festivals pour la Paix à Paris organisés par l’organisation civile de la diaspora.

Y a-t-il eu des absents à cette négociation : les para-militaires d’extrême-droite (qui n’ont pas de connotation raciste, dont le rôle est seulement de détruire ceux qui s’opposent politiquement à l’Etat), et les narcos ? C’est normal. Les para-militaires ont signé un accord de désarmement avec Uribe en 2005 (Ley 975 de justicia y paz), fortement critiqué. Certains chefs ont fini par faire de la prison, d’autres grands personnages ont été extradés aux États-Unis sous le chef d’accusation de narco-trafic ce qui leur a épargné l’accusation de crimes contre l’humanité. Les paramilitaires échappent donc à l’Accord actuel. Salvatore Mancuso est un chef AUC extradé aux États-Unis en 2008. Il a reconnu son rôle dans 300 assassinats, et la commandite de plusieurs massacres. C’est le massacre d’Alauro 1997 qui lui a valu une condamnation en Colombie, mais comme il avait été extradé aux États-Unis, et condamné et incarcéré par une cour américaine pour narco-trafic, sa culpabilité a été brouillée!

Il y a d’ailleurs un débat. L’on compte les victimes à partir de 1985, jusqu’à 2011. Mais la guerre a commencé 30 ans auparavant, et on est nombreux à ne pas vouloir que cela soit oublié.

Qu’en est-il d’Alvaro Uribe, on n’en parle presque pas?

Lui était soupçonné d’avoir été lié aux para-militaires, qui s’appelaient Autodefensas Unidas de Colombia, avant son arrivée au pouvoir. Certains de ces proches sont aujourd’hui en prison. Quant à Uribe, il est aujourd’hui indemne et intouchable, et la société dans son intégralité ne comprend pas.

La société colombienne est-elle satisfaite?

Globalement oui, je le pense. Même si elle reste polarisée, n’oublions pas que le pays compte 7 millions de déplacés internes, et que les FARC, comme les paramilitaires, ont provoqué le déplacement de beaucoup de gens.

Le grand défi ?

Ils sont nombreux. Si je dois en citer un seul je pense au processus de réinsertion des guérilleros après la guerre. Au San Salvador, on a démobilisé les guérilleros trop vite, et on a eu les maras, ces gangs de criminels parmi les pires au monde.
Enfin, n’oublions pas qu’il existe une deuxième guérilla, l’ELN, Ejercito de Liberacíon Nacional (Armée de Libération nationale), plus petite que les FARC, qui n’a pas encore déposé les armes. Elle attend de voir comment cela se passera avec les FARC avant de leur emboîter le pas.

Propos recueillis par Harold Hyman