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13H27 - lundi 20 juin 2016

Brexit, les adversaires au coude à coude

lundi 20 juin 2016 - 13H27

En répondant par les urnes, le jeudi 23 juin, à la question « Le Royaume-Uni doit-il rester membre de l’Union européenne ou quitter l’Union européenne ? » les Britanniques mettront fin à un suspense de quatre mois.

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Parlement londonien – Crédit photo : Mike Gimelfarb / Wikimedia Commons

Le 20 février dernier, le Premier ministre britannique, chef du Parti conservateur, David Cameron, a annoncé la tenue d’un référendum national sur le maintien ou pas de la Grande-Bretagne dans l’Europe. Il honorait ainsi une promesse faite par deux fois à son électorat (en 2010 et 2015).
Malgré les nombreuses invectives et attaques personnelles qui n’ont pas contribué à élever le débat, la Grande-Bretagne a suivi avec intérêt, voire passion, la campagne référendaire lancée le 15 avril. C’est que l’enjeu est sérieux, nul ne s’y est pas trompé.
Signe de la vigueur de cette démocratie, trois jours avant le vote, les discussions se poursuivent, dans tous les cercles, familles, forums, et elles se poursuivront sans doute jusqu’à la dernière heure. Une démocratie vigoureuse, mais ô combien fragile, comme l’a montré le meurtre de la jeune députée Jo Cox, du Parti travailliste, à une semaine jour pour jour de l’ouverture du scrutin.
Autour de la question, des fronts se sont formés, d’où s’affrontent époux, partenaires, amis, voire membres d’un même parti.
Qui sont-ils ? Que votent-ils ? Et pourquoi ? Impossible de dessiner le profil type du pro-out ou du pro-in, car leur choix se joue quelquefois, comme la victoire jeudi aussi, à peu, voire presque rien.

Jeudi, Jean-Marc et Will voteront pour « quitter » l’Europe. Ils sont tous deux entrepreneurs.
Jean-Marc, consultant touristique, spécialisé dans les destinations lointaines, et principalement l’Asie, est né en Haïti d’une mère sri-lankaise. En Grande-Bretagne depuis onze ans, il y a fondé son affaire, sa famille, et vit actuellement dans un quartier résidentiel. Sa décision de voter pour la sortie de l’Europe, il l’explique simplement par la raison économique. « Pendant la campagne, on a entendu beaucoup d’opinions, d’émotions. Et moi j’ai fait le tri pour ne garder que les faits. Et les faits m’ont convaincu qu’il faut sortir de l’Europe. Tout en restant solidaires sur les questions humanitaires. Et sans rompre les échanges qui sont importants et positifs. La croissance n’est pas en Europe. Il y a trop de monde. Trop de bureaucratie. Et ça ralentit tout. L’Europe a besoin de changer, mais ça ne se fera pas tout d’un coup. Il faudra un électrochoc. Le Royaume-Uni est plus dynamique. Plus libéral. Seul, il pourra plus facilement développer des partenariats avec des pays en croissance. Je pense que ça sera dur pour nous pendant cinq ou dix ans, mais que, après, ça ira mieux. » Il explique par ailleurs que sa femme, elle, votera « rester ». Pour sa part native d’Angleterre, elle travaille dans l’humanitaire. « La solidarité et la coopération en matière de terrorisme sont essentielles dans son choix. Elle craint aussi l’isolement si nous sortons de l’Europe et la perte d’influence. » Un partout, donc, pour ce couple.

Will est dans l’édition et la communication. De cœur, il est à gauche. D’ailleurs, il n’aurait pas pensé, il y a six mois seulement, voter pour le Brexit. Mais il a réfléchi à la question sérieusement. Au début, il a écouté pour essayer de comprendre. Mais ce n’était pas assez. « Parce qu’il y a bien sûr de bons arguments des deux côtés. » Il a fait des recherches, lu des articles, des études, des prises de position. Il est allé sur des forums. D’abord, il tient à le préciser, l’argument de l’immigration n’est pas valable selon lui. Il voit bien, lui qui vit dans une région agricole, que l’afflux de travailleurs européens a servi au contraire l’agriculture du pays. « Il y a deux raisons pour moi de vouloir quitter l’Europe. La principale, c’est la démocratie. L’administration européenne en sape les fondements puisque notre Parlement est de moins en moins responsable. La seconde raison est économique. Seuls, nous pourrons plus facilement obtenir des marchés avec l’Extrême-Orient et les États-Unis. Nous serons plus compétitifs plus dynamiques sans toutes ces règlementations. » Et sa femme ? Elle travaille dans l’enseignement et considère les échanges, l’Europe, l’ouverture, comme absolument essentiels. Elle était contre la tenue de ce référendum. Et si elle n’a pas encore définitivement fixé son choix, pour l’instant elle penche pour « rester ».

Mo et Chris, eux, voteront « in » avec plus ou moins de conviction. L’un étudie le droit à l’University College London, l’autre est chef de chantier. Le premier est né à Londres de parents égyptiens, le second à Liverpool dans une famille anglaise.
Pour Mo, qui a dix-neuf ans, la campagne électorale a été « terrible ». Chaque camp a présenté « des statistiques erronées, de fausses allégations, usant même de la peur comme argument. Il n’a pas été simple de se forger un avis. Je voterai “rester” surtout parce qu’il est difficile d’évaluer à l’avance les conséquences d’un départ. Quitter l’Europe pourrait être excellent pour notre économie. Mais comment en être certain ? On ne peut pas ignorer le fait que l’Europe crée des emplois. Un autre argument pour “sortir” est la bureaucratie de l’Union européenne sur laquelle nous n’avons aucune prise. Pourquoi quelqu’un que je ne connais pas et dont je n’ai même jamais entendu parler déciderait de la politique d’immigration de mon pays ou des droits des travailleurs ? Bref, je ne suis pas sûr que rester soit le meilleur choix. Mais je ne veux pas prendre le risque de choisir de quitter, et puis je me sens plus à l’aise du côté de Cameron que de Nigel Farage. »

Chris, lui, est convaincu. Il adore voyager. Il aime les échanges culturels, ce jusque dans son couple : son épouse est sud-africaine. Pourtant sa décision s’appuie sur du « pragmatique » : l’économie et la solidarité. Il est satisfait de sa situation actuelle et des opportunités qu’il a, grâce à l’Europe, de créer des partenariats avec de grands pays et craint que beaucoup d’entreprises ne cessent de « dépenser de l’argent en Angleterre si le Brexit l’emporte ». Par ailleurs, il considère que pour vraiment aider les causes humanitaires, il vaut mieux être plus nombreux. Donc l’Europe, oui, à 100 %. Sa femme, qui enseigne le pilates dans son propre studio, votera aussi « rester ».
Quelle que soit l’issue du scrutin, il serait souhaitable que les responsables européens ne s’arrêtent pas jeudi à célébrer une victoire ou déplorer une défaite, mais qu’ils tiennent compte des critiques qui ont circulé tout au long de cette campagne du Brexit. Il leur faudra certainement engager des réformes pour convaincre, par les faits, même les plus sceptiques, et éviter à long terme le délitement de l’Union.