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10H52 - mardi 10 mai 2016

Bernard Esambert, le Mensch de Polytechnique

mardi 10 mai 2016 - 10H52

Entouré de tableaux de peintres inconnus – peut-être pas pour toujours, en attendant, il les soutient –, Bernard Esambert réfléchit à une meilleure version du monde, dont il voudrait contribuer à préciser le cadre. Il n’en aura jamais fini de donner du sens à sa vie.

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Lui qui a fait ses premiers pas dans un quartier populaire de l’Est parisien. Lui qui a échappé au pire d’une guerre impitoyable, grâce aux hasards du destin. Qui, par son seul mérite, a gagné une place de choix tout en haut de la pyramide. Ne connaîtra de paix que lorsqu’il aura rendu à la société au centuple ce qu’il en a reçu.

Son père avait quitté son village de Pologne, traversé l’Allemagne, l’Italie, était passé en Angleterre, pour finalement s’installer à Paris en 1930. Sa mère, dont la famille venait de Bessarabie, précisément de Kichinev, était elle née en France et y avait toujours vécu. Ils s’étaient mariés. Lui était chapelier – « C’était un intellectuel. Il avait le cerveau remarquablement ouvert et s’instruisait en plusieurs langues. » –, reconverti bientôt dans l’électricité, et elle femme au foyer.

Fils aîné, qui sera suivi, de très loin, par une petite sœur (de dix ans sa cadette), Bernard Esambert se souvient de son enfance avec tendresse. Bien sûr, puisqu’il était aimé ! Pourtant, il a vécu la guerre, a porté l’étoile jaune, a été, avec ses parents, emmené à Drancy. Mais son drame a su s’arrêter avant la tragédie. « Sauvé par le gong », dit-il, comme étonné de sa chance – un seul de ses huit oncles et tantes est revenu des camps. C’était le mois d’août 1944, l’armée du général Leclerc avait encerclé Paris. Les cheminots refusèrent de faire partir les trains et Bernard Esambert rentra chez lui avec les siens.

Une enfance heureuse donc. Une scolarité épanouie. Premier prix de mathématiques et de philosophie, il passe sans s’attarder, sans en tirer de gloire. Plutôt de la gratitude. Puis un jour ses parents sont convoqués au lycée par son professeur principal qui leur recommande de pousser leur fils dans les études. Les classes préparatoires…

C’est alors que sa mère, tel un personnage de roman, se lance à l’assaut du grand monde pour ouvrir à son fils les portes de la réussite. Elle, dont l’univers se réduit à sa famille et son quartier, est prête à tout oser pour lui. Elle sollicite un rendez-vous aux proviseurs des deux lycées les plus prestigieux de Paris : Louis-le-Grand et Saint-Louis. « Pour elle, dans le contexte de l’époque, c’était comme si moi, aujourd’hui, je demandais une audience au président de la République ou des États-Unis… C’est plus énorme encore. » Elle obtiendra pour lui une place dans les deux lycées. Il choisit Saint-Louis.

Bernard Esambert est lancé.

Depuis qu’il faisait ses devoirs sur la table de la cuisine, des années ont passé. Polytechnique, l’école des Mines, des cabinets de ministres, Pompidou et Couve de Murville, puis du président Pompidou, la direction générale de la Compagnie financière Edmond de Rothschild… Et puis, aussi, il préside la Fondation française de recherche sur l’épilepsie, qu’il a créée lui-même en 1991, et la Fédération pour la recherche sur le cerveau (Neurodon)… La liste des accomplissements de cet homme d’intégrité, ce Mensch, paraît interminable. Pourtant, alors qu’il sait louer les qualités de ceux qu’il aime, surtout de ses enfants, il semble en ce qui le concerne remarquer seulement ce qui lui reste à faire. Et de quoi s’agit-il ?

 

Les Tables de la loi du libéralisme

Laissons-lui la parole.

« Je fais partie de ces gens qui ont une aspiration confuse mais permanente, et ô combien prégnante, à laisser une petite trace, même modeste, dans l’humanité à l’occasion de leur parcours. Inutile de vous dire que pour l’instant mon bilan dans ce domaine est peu fourni. Et cela me tourmente car j’ai toujours l’impression d’être en retard d’un objectif. J’y pense donc constamment et cela conditionne aussi bien mon comportement que ma manière de vivre. En ce moment, et depuis quelques décennies, j’ai pour projet d’élaborer une charte du libéralisme. Que j’appelle, entre moi et moi, les Tables de la loi du libéralisme. Et j’ai le sentiment que si j’arrive à mener ce travail à bon port, je n’aurai pas tout à fait perdu mon temps sur terre. Peu m’importe d’ailleurs que mon nom apparaisse. L’essentiel est pour moi de contribuer à faire bouger un concept, de réussir à générer, maladroitement mais patiemment, un petit quelque chose.

 « Mon projet est de réunir une trentaine de sages issus de toutes les cultures – l’idée étant que chacun des 7 milliards d’habitants de notre planète se reconnaisse au moins dans une de ces personnes – pour plancher sur un texte d’une dizaine de pages, cursif et fort, qui traitera de questions économiques et sociétales fondamentales. J’en ai recensé douze pour l’instant, comme l’égalité homme-femme, les droits de l’enfant,  les écarts de salaires, ou le rôle dans l’économie de la philanthropie. Il s’agit de poser les bases d’une éthique du libéralisme. Pourquoi ? Parce que le libéralisme a permis aux deux tiers de l’humanité de sortir de la misère depuis un demi-siècle. Il a donc ses vertus. Mais il a aussi ses défauts qui amènent à le condamner et même, pour les jeunes, à le renier. Je pense que le doter d’un code moral lui permettra de se perpétuer dans ce qu’il a de meilleur. »

Bernard Esambert n’a pas fini de bâtir…