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11H43 - jeudi 28 avril 2016

Bangladesh, que nous a laissé le Rana Plaza ?

jeudi 28 avril 2016 - 11H43

Le 24 avril 2013, à Savar, un quartier de Dacca, capitale du Bangladesh, l’effondrement d’une usine de textile faisait plus de 1 500 morts dont 350 disparus et près d’un millier de blessés. Cet évènement est qualifié de « crime économique ».

Crédit photo : Rijans, Flickr CC

Crédit photo : Rijans, Flickr CC

La veille de ce terrible 24 avril, le bâtiment du Rana Plaza avait été évacué. En effet, ses colonnes porteuses présentaient des failles. Devant le danger, les ouvrières affolées s’étaient massées dans les rues pour protester. Un journaliste avait alors réussi à pénétrer sur les lieux et à interroger le proprétaire de l’usine, Sohel Rana. Ce dernier avait répondu qu’il ne s’agissait que de morceaux de plâtre qui s’étaient détachés. Les employées avaient été sommées, sous peine de licenciement, de retourner dès le lendemain à leur poste de travail.

Le lendemain, donc, vers 9 heures du matin, elles étaient toutes présentes lorsqu’une coupure de courant les plongea dans le noir. Ensuite, les quatre étages supérieurs du bâtiment s’effondrèrent sur elles et leurs enfants qu’elles avaient déposés à la crèche de l’usine. Les opérations de sauvetage durèrent plusieurs jours.

Quatre jours plus tard, Sohel Rana était arrêté alors qu’il tentait de quitter le Bangladesh pour l’Inde. Il est accusé d’homicide volontaire. Son procès est encore en cours.

Les évènements du Rana Plaza n’ont rien d’original : en 2005, des circonstances similaires à l’usine Spectrum, une autre usine de Savar, faisaient une soixantaine de morts. Les employés avaient été appelés à travailler la nuit pour terminer une grosse commande. Six mois avant le Rana Plaza, 120 personnes avaient trouvé la mort dans l’incendie de Tazreen à Ashulia, un autre quartier de Dacca. À la suite d’un court-circuit, les énormes stocks de tissu avaient brûlé en quelques minutes forçant de nombreux employés à sauter par les fenêtres des étages supérieurs pour tenter de survivre. Or l’usine de Tazreen avait été inspectée et déclarée dangereuse, ses clients étaient donc informés. Trois ans plus tard, Walmart, qui était le plus gros client de Tazreen, refuse de participer au fonds d’indemnisation des victimes de cet accident, sans donner de motif valable à cette position. L’espoir subsiste de les voir changer d’avis puisque la marque américaine a participé à hauteur d’un million de dollars au fonds de compensation des victimes du Rana Plaza.

« Le Rana Plaza prouve que l’intérêt privé et le profit priment aujourd’hui sur toute chose. » Pascal Durand

Et là est le fond du problème. Aucun client du Rana Plaza n’a été inquiété. À la suite des évènements, un Accord sur la sécurité incendie et bâtiment au Bangladesh a été signé par plusieurs marques, dont H&M. Malheureusement, l’accord ne précise pas clairement qui des propriétaires ou des clients doit prendre en charge les travaux. Ainsi, faute de volonté des deux parties, seule une centaine d’usines sur 4 500 a pu profiter de rénovations. H&M tarde aujourd’hui encore à appliquer ces normes. Les employées quant à elles n’ont reçu que de maigres indemnités des autorités bengalies. Les entreprises en cause ont rassemblé 30 millions de dollars en un fonds d’indemnité. Parmi les mauvais élèves : Auchan et Benetton, à qui il a  fallu plusieurs années pour se résoudre à payer. Les ouvrières qui le pouvaient sont retournées à l’ouvrage et, hormis quelques augmentations de salaire, rien n’a changé. Les pressions sont toujours les mêmes ainsi que les conditions de travail. On exige des couturières une production de 1 500 pièces quotidiennes. Pour ce faire, elles travaillent 15 heures par jour, parfois même la nuit si un contrat l’exige. Ces horaires extrêmes couplés à un coût horaire 4 % moins cher qu’en Chine font du Bangladesh le deuxième exportateur de textile derrière celle-ci.

 

À l’occasion du troisième anniversaire, l’association Sherpa tenait une conférence à la maison de l’Europe de Paris

Ce sont ces conditions de travail que l’association Sherpa dénonce depuis 2001, les qualifiant de « crimes économiques ». William Bourdon, son fondateur, veut combattre la volonté des entreprises multinationales de se déresponsabiliser du contexte dans lequel sont produites leurs marchandises. « Le xxe siècle a permis de légiférer sur les grands crimes de sang, le xxie siècle devrait être celui qui responsabilise les privés. » L’association veut obliger les maisons mères et donneurs d’ordres à être vigilants quant à leurs fournisseurs. Elle a participé en collaboration avec Dominique Potier à l’élaboration d’un texte de loi qui vise à institutionnaliser le discours des entreprises se définissant comme responsables. Cette loi sur le « devoir de vigilance » a été adoptée par l’Assemblée nationale en première lecture le 30 mars dernier, l’objectif étant de présenter le projet à l’été 2016, avant le commencement de la période de campagne présidentielle, où le parlement risque de piétiner. Guillaume Duval, rédacteur en chef du mensuel Alternatives économiques s’étonne de voir l’élaboration de cette législation stagner autant alors qu’elle progresse vite dans le domaine fiscal avec la lutte contre le dumping et l’évasion. Selon lui, le progrès social des entreprises devrait suivre le même rythme. Cette loi vise à renverser la charge de preuve : en cas de catastrophe, l’entreprise se doit de prouver qu’elle a pris toutes les mesures de sécurité décrétées par le texte. Jusqu’à présent, rien ne permet de le faire. Les poursuites s’établissent donc sur le motif de la fausse publicité, entraînant des conséquences moindres. L’écriture de cette loi aura vu collaborer Matignon, le ministère de la Justice ainsi que celui de l’Économie. Emmanuel Macron a même demandé qu’une clause sur la corruption en entreprise soit ajoutée. Elle devrait être présentée en juillet prochain.

D’autres réflexions s’opèrent au niveau européen, notamment en Autriche et en Suède où l’on commence à débattre de la responsabilisation des entreprises. Une idée avancée par le député européen écologiste Pascal Durand est d’interdire l’entrée sur le territoire de biens dont la production ne respecte pas les normes de l’OIT (Organisation internationale du travail). L’importance de l’Europe dans le commerce mondial donnerait un poids certain à cette mesure.