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14H46 - jeudi 4 février 2016

Une voix émiratie pour analyser le grand danger des partis politico-religieux

jeudi 4 février 2016 - 14H46

Jamal Sanad Al-Suwaidi est Directeur général du centre émirati des études et recherches stratégiques, ECSSR, principal centre de recherche du pays. Ancien chargé de mission pour l’éducation à Abou Dhabi il est aujourd’hui encore conseiller du gouvernement. Éduqué à Abou Dhabi, au Koweït, et à l’université du Wisconsin, décoré de l’Ordre national du mérite depuis 2002 pour son rôle dans les relations franco-émiriennes, il est l’auteur d’un ouvrage récent: Le Mirage, traduit en plusieurs langues dont le français, disponible via Poignée de main entre Philippe Follito, député centriste du Tarn (à gauche) et Jamal Sanal Al-Suwaidi (à droite). Crédit photo : APEMA Poignée de main entre Philippe Folliot, député centriste du Tarn (à gauche) et Jamal Sanal Al-Suwaidi (à droite). Crédit photo : APEMA[/caption]

 

Opinion Internationale a rencontré Jamal Sanad Al-Suwaidi lors de la présentation de son livre, Le Mirage, à l’Assemblée nationale le 26 janvier. 

 

Les Occidentaux ont-ils tort de faire des distinctions entre les partis politico-religieux?

Oui, c’est une grande erreur des Occidentaux. Avec Daech, ils ont devant eux une force idéologique équivalente à celle du communisme d’autrefois, car il s’agit d’un totalitarisme. Leurs activités sont terroristes et certainement pas musulmanes. J’ajoute que parmi ces djihadistes se trouvent quelque 20 % de cas psychiatriques.

Et en ce qui concerne le fait de savoir si Rachid Ghannouchi en Tunisie est meilleur ou pire qu’un autre, cela n’a pas grand intérêt ; il faut surtout définir une stratégie simple, arabe, européenne, américaine, pour détruire l’extrémisme. Par les armes. Par toutes les armes qui existent.

 

Les divers mouvements islamistes du monde musulman, comme Ennahda [Tunisie] ou le PJD [Maroc] ou le Parti liberté et justice [Égypte] ne sont pas vraiment d’accord entre eux. Ces désaccords sont-ils profonds?

L’environnement au Maroc n’est pas celui du Koweït ou d’ailleurs. Les islamistes comme vous dites, c’est-à-dire les groupes politico-religieux, ont leurs particularités. Quelques détails historiques vont différer, et leurs tactiques aussi. Mais la structure de leur idéologie est très similaire. On peut distinguer entre Frères musulmans, salafistes et djihadistes. Mais entre les partis politico-religieux, il y a surtout de grandes ressemblances.

Et l’AKP [Turquie]?

Ce parti était très performant économiquement. Mais voilà qu’en 2007 Mohamed Morsi écrivait même qu’Erdogan n’était pas assez musulman ! Mais aujourd’hui, qui achète le pétrole de Daech, qui leur fournit leur matériel? [ndla : les champs pétrolifères contrôlés par Daech ont des débouchés sur le sol turc notamment]. Et puis, les membres de Daech viennent de partout. Le problème de la Turquie, c’est qu’elle est dans l’Otan, mais que d’autre part elle soutient les ennemis de l’Otan. Comment vont-ils résoudre cette contradiction ? Je l’ignore.

Les Frères musulmans ont gouverné pendant un an en Égypte, était-ce suffisant pour discréditer leur gestion ?

En un an, ils n’ont rien fait pour les pauvres, il y avait encore 6 millions de personnes vivant dans la précarité totale, parfois dans les cimetières ! Les Frères musulmans, actifs surtout dans les périodes de crise, n’ont pas de programme de gouvernance. Les partis politico-religieux attirent les personnes qui ne réussissent pas dans la vie ordinaire. Et surtout, ces partis utilisent des méthodes extra-électorales, comme le terrorisme, pour s’accaparer le pouvoir.

Les États-Unis ont soutenu Morsi militairement. Or les Frères musulmans n’ont jamais recueilli plus de 20 % de l’électorat. On dit aujourd’hui que les Égyptiens ne sont pas sortis pour fêter l’anniversaire de la chute de Moubarak, et que par conséquent il y a une répression. C’est faux. Les gens ont voté pour les Frères musulmans pour avoir de meilleurs services, des routes, de l’électricité, de l’eau courante, des logements, des emplois ; et pas pour se laisser dicter comment prier Dieu.

Au sujet de la Syrie: pourquoi les attitudes, la russe et l’occidentale, divergent-elles autant sur la Syrie ? Les Occidentaux disent que l’aviation russe épargne Daech et bombarde al-Nosra, et Moscou dit que ces avions bombardent tous les djihadistes et non seulement Daech.

Il y a un problème en Syrie : d’un côté un régime qui tue son propre peuple, et de l’autre Daech. Mais les groupes religieux sont tous pareils, et ne diffèrent qu’en tactique. Ils veulent tuer des Occidentaux, des Américains. Tant que les États-Unis et l’Occident continueront de les soutenir, ces groupes les hanteront et tueront des innocents comme à Paris. L’Occident doit stopper tout soutien aux groupes religieux, car ils ne sont pas l’alternative.

L’Occident ne veut pas avoir d’extrémisme en Occident, mais il l’encourage ailleurs, au Koweït par exemple. Il a aidé à créer Daech. Il faut arrêter d’acheter le pétrole de Daech. Les Turcs, les Américains, les Israéliens et bien d’autres l’achètent. Peu importe si ce ne sont pas les gouvernements qui achètent : l’argent passe par des intermédiaires, et Daech reçoit cet argent et finance le terrorisme.

Et l’État du Qatar, finance-t-il Daech?

Il faut faire attention à ce qu’on dit à ce propos. À l’origine, de nombreux États ont soutenu Daech, et maintenant qu’ils observent ses méfaits partout dans le mondeils comprennent qu’il pose un problème international. Et surtout un militaire. Aussi, je répète qu’il faut détruire Daech par voie terrestre. La question n’est plus de savoir si oui ou non le Qatar finance Daech.

Les Européens sont-ils vraiment trop inconscients du danger que représente Daech pour eux ?

Pire ! les Européens laissent leurs banques, au Royaume-Uni et ailleurs, transférer des fonds à Daech. Il faut tarir ce flux financier, et ce sera le début de la fin de Daech.

Les terroristes à Paris n’ont pas de justification pour ce qu’ils ont fait. Ils ne peuvent invoquer la cause palestinienne, ou tout autre cause, pour aller expressément tuer des innocents. Afin d’arrêter cela, il nous faut changer les comportements sur les réseaux sociaux, dans les mosquées, dans l’éducation, dans la presse. Les mosquées ne doivent pas être des centres de recrutement. Il y a encore quelques mois, dans le monde arabe, on n’osait pas parler de Daech. Les gens qui auraient pu le faire recevaient des menaces sur les réseaux sociaux. Maintenant que j’ai ouvert la voie avec mon livre Le Mirage, la parole s’est libérée.

Êtiez-vous opposé à l’invasion américaine de l’Irak, est-ce cela qui a ouvert la boîte de Pandore ?

Saddam Hussein a envahi un autre État arabe, le Koweït. Dès lors l’unité arabe était finie, je l’ai écrit. Aujourd’hui nous avons d’autres problèmes. La guerre juste d’aujourd’hui est celle dirigée contre Daech, la plus juste des guerres de tous les temps. Les États ne peuvent pas être en désaccord sur cette guerre.

L’idéologie de Daech n’est pas l’islam, c’est le  terrorisme. Pourquoi Daech se met-il à accuser les gens d’être infidèles, kafirs, et pourquoi il les tue ? En fait, Daech applique la théorie du pouvoir par la terreur, selon des textes et des formules déjà existantes [La Gestion de la Barbarie, livre publié par un chef djihadiste en 2004]. 

Pour défaire Daech, les bombardements aériens ne suffisent pas. Il faut que les Occidentaux et les pays musulmans envoient des contingents, et qu’ils attaquent par voie terrestre. Nul besoin du Hezbollah libanais ni des Iraniens. Cela marchera à coup sûr, à moins que les Américains et les Arabes aient d’autres intentions, que nous ignorons. Mais trop de personnes meurent — pourquoi ne pas faire le nécessaire pour que ça cesse?

 

Propos recueillis par Harold Hyman