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12H17 - mercredi 3 février 2016

Nick-Bertrand Ntahokaja : « C’est la jeunesse burundaise tutsie qui meurt avant tout »

 

Nick-Bertrand Ntahokaja, 27 ans, plus jeune député burundais, a été élu en juin dernier député de l’opposition (au sein du parti historique de l’Uprona) dans la circonscription de Bujumbura. Devant la stagnation de la situation, il lance depuis son exil au Rwanda un appel à la communauté internationale pour intervenir, même militairement, et mettre fin à la crise.

Nick-Bertrand Ntahokaja - Crédit photo : Noé Michalon

Nick-Bertrand Ntahokaja – Crédit photo : Noé Michalon

 

Vous êtes actuellement en exil à Kigali, quelle est votre situation ?

Une fois élu, je voulais servir mon pays, et c’était une occasion en or d’avoir une place dans le développement du Burundi. Cela m’a été impossible car le désordre s’est installé dans le pays et sur toute l’étendue du territoire. La première paix, c’est la paix intérieure, et je ne l’avais pas. Je ne me sentais pas protégé, notamment avec au pouvoir le président Nkurunziza qui venait de le prendre par coup d’État constitutionnel. J’ai donc manifesté contre le troisième mandat, mais je me suis senti menacé, le gouvernement en place nous pourchassait, j’ai fait une semaine de prison. Quand tu ne peux plus dormir à cause des balles et des obus, quand tes proches fuient leur foyer, tu ne peux plus travailler. J’ai décidé de quitter le pays et de mener mon combat au niveau médiatique et diplomatique, en battant campagne pour dire non au despotisme et à la dictature. Mais les intimidations se poursuivent : il y a une semaine, mon directeur de cabinet a été tué. Des agents de police sont venus le chercher chez lui, et son cadavre a été retrouvé dans son quartier de Musaga.

Comment décririez-vous la situation au Burundi ?

Chaotique. Mais personne ne s’en soucie car le Burundi apporte peu au niveau mondial sur le plan économique, c’est comme un petit orphelin sans défense. Pourtant, le monde devrait se montrer attentif. Une multitude de personnes fuient vers les pays voisins ou occidentaux, et souffrent. Le risque de les voir errer, devenir des galopins, ou même alimenter des réseaux terroristes, est loin d’être négligeable. Aujourd’hui, c’est le Burundi, mais demain à qui le tour ? Le monde ne devrait pas fermer les yeux.

Comment le pays en est-il arrivé à une telle situation ?

Après les accords d’Arusha, en 2000, les Burundais se sont mis à parler, à trouver un consensus pour instaurer une éthique. Mais des personnages avides de pouvoir sont venus installer le désordre dans le pays. Le manque de vision de la coalition aux manettes depuis 2005 a engendré la confusion totale, le divisionnisme, la corruption et une éducation déficiente. Une comédie de mauvais goût nous est présentée depuis dix ans par ceux qui nous gouvernent.

Pour voir les racines de la crise, il faut revenir en arrière. Le parti au pouvoir pendant trente ans, l’Uprona, se reposant sur ses lauriers, s’est fait déraciner par l’opposition du Frodebu en 1993, lors de la première élection présidentielle au suffrage universel de l’histoire du Burundi. Ébranlé, l’Uprona a dit adieu à la démocratie, plongeant le pays dans le marasme. Le président Buyoya, arrivé en 1996, a pu rétablir l’ordre et la sécurité, mettant fin à la crise. Aussi, quand le CNDD- FDD du président Nkurunziza est monté au pouvoir en 2005, la situation était apaisée, le parti était fort et on s’attendait à des résultats positifs. Mais il a été gangréné petit à petit par la corruption et, avec les élections de 2015, le vase a débordé.

Dans quel état se trouve l’opposition ?

L’opposition burundaise est claudicante. Toutes les personnes qui négocient pour la paix actuellement et qui rejettent le troisième mandat ont été acteurs dans des gouvernements antérieurs, et ont donc déjà eu l’occasion de servir le peuple. Personne ne parle plus de développement, il n’y a plus de partis d’opposition mais des clubs régionalistes. En revanche, il y a une jeunesse armée de courage et de volonté, qui veut travailler à un Burundi meilleur. Mais nous ne voyons pas où nos pères veulent nous emmener.

 

Nick-Bertrand Ntahokaja - Crédit photo : Noé Michalon

Nick-Bertrand Ntahokaja – Crédit photo : Noé Michalon

Le clivage hutu-tutsi est-il important dans le pays ? Représente-t-il une menace pour la situation actuelle ?

Pour nous, l’ethnicisme était un sujet dépassé, mineur, que personne n’abordait. Mais maintenant, j’ai peur que le camp Nkurunziza ne veuille ranimer ces haines pour conforter son pouvoir. Dans ma génération, beaucoup ne savent même pas qui est hutu ou tutsi, ça importe très peu. On en parlait, mais ce n’était pas une pomme de discorde. Maintenant, on entend des discours inquiétants. Le président du Sénat, Reverien Ndikuriyo, et un autre sénateur, Ndabirabe, en fin d’année dernière, ont clairement appelé à la haine et au génocide. On aurait cru entendre Hitler ! Il y a un vrai risque pour les Tutsis. Si le camp Nkurinziza n’est pas totalement hutu, et que l’opposition n’est pas seulement tutsie, il faut se demander qui meurt, et c’est la jeunesse tutsie avant tout.

Quel accueil recevez-vous dans vos démarches de rassembler l’opposition ?

Je ne suis pas seul dans mon combat, des gens m’encouragent. Je suis allé à l’Union africaine en octobre dernier pour parler de ma lutte, puis aux États-Unis pour rencontrer des autorités américaines. Dans les deux cas on a encouragé ma démarche. La presse se montre aussi à l’écoute, je pense que l’opposition peut rester optimiste.

Mais les actes suivent-ils ? Beaucoup reprochent à ces puissances de ne pas agir assez vite

Les États-Unis, la Communauté est-africaine et l’UA ne sont pas muets. Ils essaient de régler le problème par la voie diplomatique, en envoyant des médiateurs ici et là, mais ce n’est pas la solution à mon avis. Ils invoquent la souveraineté du Burundi, mais que veut dire la souveraineté quand les citoyens meurent tous les jours ? On a eu des exemples en Centrafrique ou en Libye, où des efforts ont finalement été faits pour éviter le pire. On a eu un exemple avec le génocide rwandais, et des actions auraient dû être prises au lieu de faire durer des négociations. Certes, une délégation de l’Onu vient d’atterrir au Burundi pour discuter du problème avec le Président. Des enquêtes vont être menées, mais la communauté internationale risque d’être trop lente à prendre une décision. Seul le gouvernement est armé, et c’est donc le peuple qui se fait tuer.

Quelle solution espérez-vous ?

Je ne crois plus à la possibilité d’une solution négociée. Le parti au pouvoir a montré qu’il n’était pas prêt à négocier. Donnons-leur cependant une dernière chance, mais personne n’acceptera que le peuple continue à mourir. Le mieux pour Nkurunziza est de négocier sa sortie et de remettre son sort aux mains de la justice, qu’il demande pardon au peuple qu’il a assassiné. J’en suis venu au point de souhaiter une intervention militaire de l’Union africaine, pour protéger le peuple. Nous souhaitons la paix, je suis contre la violence, contre la paix par les armes. Nous voulons un dialogue, reprendre le contrôle de notre pays, dans un chemin pacifique. Mais le peuple est en train de mourir, et on demande à l’Union africaine et à la communauté internationale de nous protéger contre la folie de certains.

Quel rôle le Rwanda devrait-il jouer dans la question burundaise ?

Le Rwanda est un pays frère, qui a connu cette situation que le Burundi est en train de vivre. Et le Rwanda aide le Burundi, en accueillant près de 73 000 réfugiés sur ses terres. Mais une intervention de Kigali sur la question burundaise est délicate. Quand le moment viendra, avec l’appui du monde entier et des pays voisins, je suis convaincu qu’il se manifestera. C’est en tous cas ce que je souhaite et e que j’ai demandé au président Kagamé dans ma lettre ouverte.

N’y a-t-il pas un risque d’embrasement régional en cas d’intervention armée ?

L’armée nationale, qui émane du peuple, est déstabilisée. Il y a eu beaucoup de divisions en leur sein, tout comme dans la police. Certains militaires ont déposé les armes, refusant de tuer ceux qu’ils sont censés protéger. Le ministre de la Défense et le chef d’état-major ont même quitté le pays en juillet 2015, excédés par cette situation. La vraie armée a donc déposé les armes. Ceux qui restent, ce sont des barbares, les plus dangereux. Ils sont armés de gourdins et de machettes et sont payés par le camp de Nkurunziza. Et face à eux, l’opposition n’est armée que de courage et de patriotisme.

Pensez-vous que la Cour pénale internationale devrait se saisir de l’affaire ?

Personnellement, je souhaiterais d’abord que Nkurunziza réponde de ses actes devant le peuple burundais, mais comme nous sommes membres de CPI, il pourrait aussi être envisageable de le juger à La Haye.

La réconciliation sera-t-elle aisée après cette crise ?

La population n’est pas divisée, elle a juste été mal informée. Nous vivons la folie d’une personne, mais après son départ, le peuple apprendra à s’en remettre. Il n’y aura pas besoin de parler de réconciliation.

 

Propos recueillis par Noé Michalon

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