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13H32 - mercredi 15 juillet 2015

Qui est vraiment Charlie ? L’exigence de retisser le vivre-ensemble. Entretien avec Pascal Galinier

mercredi 15 juillet 2015 - 13H32

 

Entretien avec Pascal Galinier, médiateur du quotidien Le Monde, auteur de « Qui est vraiment Charlie ? » (Ed. François Bourin)

 

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Pascal Galinier, auteur de « Qui est vraiment Charlie ? » et médiateur du journal « Le Monde »

 

Pascal Galinier, vous êtes le Médiateur du quotidien Le Monde et avez publié « Qui est vraiment Charlie ? » (Editions François Bourin http://www.bourin-editeur.fr/fr/books/qui-est-vraiment-charlie/398/) à partir des courriers et courriels envoyés par des lecteurs au Monde entre le 7 janvier et le 11 février dernier. Ma première question reprend le titre de votre ouvrage : six mois après les événements de Charlie Hebdo, qui est vraiment Charlie ?

Je pense que tout le monde est Charlie dans ses tripes et cela va bien au-delà du journal Charlie Hebdo. Ce livre illustre quelles sont les milles façons d’être « Charlie » et de revendiquer les trois valeurs fondamentales de la République française qui sont aussi des valeurs universelles : liberté, égalité, fraternité.

Les manifestants du 11 janvier ont protesté de la plus belle des manières face à deux événements tragiques : d’une part quatre personnes ont été tuées simplement parce qu’elles étaient juives, d’autre part, la bande de Charlie était une icône de l’insolence à la française, « franchouillarde » diront certains.

Charlie Hebdo incarnait cette liberté absolue d’expression qui permet de dire tout et n’importe quoi. Et ce qui est important dans cette notion de liberté, c’est le « tout » et non pas le « n’importe quoi ». C’est le message de Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire ». Ce qui fait que tout le monde est Charlie, c’est que la liberté, comme la république, est « une et indivisible ». Je pense que la liberté d’expression est partie intégrante de la liberté. Dans les manifestations du 11 janvier, le symbole qu’on a le plus vu était un crayon contre une Kalashnikov.

 

Votre livre est divisé en trois temps comme dans un processus d’accès au deuil. Il s’apparente à une psychanalyse miroir de la société française face à un événement tragique.

Effectivement. C’est pour cela que je trouvais intéressant de donner la parole à tous ces lecteurs du Monde qui sont inconnus. Lors des premiers jours, du 7 au 11 janvier, nous sommes dans la phase initiale du drame vécu, de la sidération, de la colère et de l’indignation. Le deuxième temps est le temps du questionnement où l’on cherche à comprendre comment ce qui s’est passé a pu se produire. Le troisième temps est le vrai travail de deuil qui commence. Il faut comprendre comment sortir de là et par le haut de préférence. Et nous sentons que les lecteurs ont envie de sortir par le haut. C’est d’ailleurs la question qui s’est posée dans la société : est-il bon d’être Charlie ? Suis-je Charlie ou non ?

 

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Couverture du livre « Qui est vraiment Charlie ? ; ces 21 jours qui ébranlèrent les lecteurs du Monde »

 

Les lecteurs du Monde n’introduisent-ils pas dès le début des limites, des nuances, des remises en question de l’adhésion unanime au mot d’ordre « Je suis Charlie » ?

L’adhésion est nuancée mais elle est surtout raisonnée. Car le fait d’adhérer à l’émotion et à la défense de ces libertés fondamentales ne doit pas empêcher de réfléchir et de se demander en amont pourquoi et comment nous en sommes arrivés là. Il faut s’interroger sur les leçons à tirer de cet événement. Ne faut-il pas remettre à plat un certain nombre de concepts, dont les fameuses valeurs universelles, afin de voir comment les actualiser et leur redonner force et vigueur. Le livre révèle, dans les questionnements des lecteurs, que l’on s’est peut-être assoupi sur ces valeurs que l’on croyait acquises. On pensait peut être à tort que depuis un siècle la société française allait bien, solidement campée sur son trépied Liberté-Egalité-Fraternité.

On découvre aussi que la quatrième valeur, celle de la laïcité, est interprétée par chacun à sa façon. Ceci dit, dans l’ensemble, les lecteurs expriment l’idée qu’il faut passer aujourd’hui d’une laïcité d’« ignorance » à une laïcité de « tolérance », comme le dit l’un d’eux. Mais cette ambiguïté fondamentale se dévoile au fil des pages. Et « Je suis Charlie » n’y échappe pas.

 

La peur de s’exprimer librement et de poser les vrais débats n’a-t-elle pas gagnée la société française ?

Oui je pense que cette peur existe. Il y a la peur que ces valeurs, que nous croyions solidement ancrées dans notre pays, soient battues en brèche par toutes sortes d’extrémismes. La peur aussi que l’on revienne à la case départ sur cette difficile question de l’Islam en République : le non-dit plutôt que le débat. L’un des lecteurs musulmans dit ainsi : « il serait temps que nous, musulmans, remettions à plat un certain nombre de choses afin de définir ce qu’est l’Islam aujourd’hui ». Pour lui est venue « l’heure du sursaut face à ceux qui veulent voler les paroles du prophète ».

Cependant, je trouve que le message positif de tous les lecteurs est de dire qu’il faut essayer d’avancer en se mettant autour d’une table et en s’attachant à redéfinir ensemble les règles du vivre ensemble au lieu de se tourner le dos.

 

Votre livre résonne comme une réponse à Emmanuel Todd et son brûlot « Qui est Charlie »

Il est d’abord amusant de souligner que le titre de notre livre « Qui est vraiment Charlie » a l’air d’être une réponse au livre d’Emmanuel Todd « Qui est Charlie ». Je pense que toutes ces voix d’inconnus sont une manière de répondre à certains intellectuels qui ont pu coller des étiquettes caricaturales sur les manifestants du 11 janvier.

A la lecture de l’ouvrage, on constate que ce que demandent les manifestants du 11 janvier, c’est que l’on se remette tous en cause et qu’on recommence à avancer dans le bon sens qui est celui de la cohabitation et du vivre-ensemble. Je pense que ce livre pourrait être le livre de chevet de beaucoup de dirigeants politiques et de nombreux clercs.

 

Propos recueillis par Michel Taube

 

« Je suis Charlie ou l’invincible été »

Opinion Internationale publie un des commentaires des lectrices(eurs) du Monde : Sabine Aussenac, professeure d’allemand à Toulouse, a posté sur son blog du Monde le 8 janvier 2015 le texte « Je suis Charlie ou l’invincible été », véritable appel à la solidarité et à la fraternité, un appel à la réunion plutôt qu’à la division.

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/01/08/je-suis-charlie-ou-linvincible-ete/