Amériques Latines
10H57 - vendredi 19 juin 2015

Le cinéma colombien a le vent en poupe

vendredi 19 juin 2015 - 10H57

 

Entretien avec Sébastien Coral, membre fondateur de l’association El perro que ladra et membre du comité de programmation du Panorama du cinéma colombien, un des plus dynamiques d’Amérique latine.

 

Sébastien Coral

Sébastien Coral

 

Récemment des films colombiens comme Los Hongos ou Manos Sucias sont sortis en salle et le Panorama du cinéma colombien, organisé par votre association, s’est achevé le 9 juin dernier à Paris. Comment se porte le cinéma colombien actuel ? 

Sébastien Coral : On emploie souvent les termes d’effervescence ou d’ébullition pour des cinématographies comme celle de la Colombie et d’autres en Amérique latine, avec bien évidemment l’Argentine et le Mexique qui ont déjà une assise importante.

Dans le cas de la Colombie, on évoque souvent la loi du cinéma créée en 2003 qui prévoit toute une série de mesures pour stimuler la production. Effectivement, c’est ce que l’on a pu constater : on est passé d’une production modeste de trois à six long métrages par an sortis en salles au début des années 2000, à une production comprise entre 20 et 30 films l’année dernière. Et pour l’an prochain, on annonce près de 50 films. 

Après, ce qu’il faut se demander c’est si malgré cet élan de la production, est-ce que la distribution suit ? Est-ce qu’il y a une législation qui fait en sorte que ces films soient effectivement vus ? Il est indéniable que la production a augmenté mais souvent ces mêmes films qui sortent en Colombie ne dépassent même pas deux jours à l’affiche. On retrouve, comme dans la plupart des pays du monde, de nombreux multiplex mais souvent sur une salle de 14 multiplex, on aura Avengers sur 10 salles. 

Nous sommes donc en face de la problématique de savoir comment faire en sorte que les Colombiens regardent les films colombiens. 

Selon moi, c’est une question de formation du public. Comme le dit le cinéaste Franco Lolli qui est chéri par la France parce qu’il a fait une grande partie de son parcours ici, les Colombiens ne vont pas voir du cinéma colombien, non qu’ils ne soient pas voués à le faire mais parce qu’ils n’en ont pas l’habitude. Depuis leur enfance, ils sont nourris au cinéma d’Hollywood.

En revanche, quand on aura une génération plus habituée à voir des films colombiens depuis leur enfance, dans ce cas-là je pense qu’on aura une nette évolution. 

Le cinéma colombien est donc un cinéma qui a vu augmenter fortement sa production et sa notoriété dans des festivals mais qui souffre d’un problème de diffusion à un public un peu plus large, hors du public de festivals ou du public averti. 

Au niveau des tendances que l’on peut identifier dans le cinéma colombien, on constate l’explosion des acteurs non professionnels, comme dans les films Los Hongos, Alias Maria et La tierra y la sombra. Cette tendance, pour ce type de films qui sont indépendants et qui marchent très bien à Berlin, Cannes, Toronto, Rotterdam, Venise, dans tous les grands festivals du monde, peut s’expliquer par le fait que les réalisateurs colombiens auraient du mal à tourner avec les comédiens de la télévision. Les téléspectateurs colombiens qui les voient tous les jours après les infos, dans les telenovelas, n’ont pas forcément envie de les revoir quand ils rentrent dans une salle de cinéma. Ce problème de saturation de comédiens de la télévision peut exister ailleurs en Amérique latine et partout dans le monde. 

 

Affiche de l'édition 2015 du Panorama du cinéma colombien à Paris.

Affiche de l’édition 2015 du Panorama du cinéma colombien à Paris.

 

 

Quels sont les thèmes les plus récurrents de ce cinéma ? 

Depuis que nous avons créé le panorama du cinéma colombien à Paris, voire même avant, ce que l’on peut constater, c’est une omniprésence de films sur le thème de la ruralité. Ce qui est assez étonnant puisque le pays est actuellement davantage urbain que rural. Mais je suppose que les enjeux narratifs les plus frappants et les plus évidents pour les cinéastes sont bien évidemment liés à la terre mais aussi au conflit armé qui sévit actuellement. Ce sont des sujets très présents dans la cinématographie colombienne actuelle, et je pense que tant que la Colombie n’aura pas réglé son conflit armé, les réalisateurs trouveront toujours une force narrative, dramaturgique, poétique dans ce conflit-là. 

On l’a bien vu au dernier festival de Cannes, sur les films qui étaient en sélection dans Un certain Regard, figurait le film Alias Maria, racontant l’histoire d’une jeune guerrillera qui tombe enceinte et qui paradoxalement doit garder l’enfant de la femme du commandant qui est la seule qui a le droit d’accoucher. 

Citons aussi le film de la Caméra d’Or : La tierra y la sombra, de César Augusto Acevedo, qui traite aussi du thème de la terre, autour d’une figure matriarcale qui fait tout ce qu’elle peut pour sauver son territoire. Donc on voit un film sur le conflit armé, même s’il y a une grande partie un peu intimiste, et l’autre sur la terre. 

La distribution des terres et le conflit armé sont les deux sujets très présents dans le cinéma colombien, car ce sont deux aspects que le gouvernement colombien n’arrive pas à résoudre depuis les années 1940 et qui seront présents dans le cinéma jusqu’à ce que l’on ait trouvé une solution. 

Après, on peut aussi avoir des surprises avec des films plus urbains mais ce ne sont pas ceux qu’on voit le plus dans les festivals. 

 

Quels sont les grands réalisateurs colombiens actuels ? 

En ce moment, je distingue deux courants qui correspondent à deux régions. 

D’un côté, les réalisateurs du centre, de Bogota, qui ne sont pas forcément nés à Bogota mais qui ont fait leurs études à l’Université nationale de Colombie, qui est la plus grande université publique du pays, la plus prestigieuse et qui compte une école de cinéma, avec des élèves issus de tous les milieux sociaux. Un grand nombre de cinéastes confirmés sortent de cette école mais aussi des grands producteurs et techniciens.

Parmi les plus connus, on peut mentionner Ciro Guerra, qui a vu cette année son film à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes: El abrazo de la serpiente (L’étreinte du serpent), qui va sûrement sortir en salles à l’automne en France et partout en Europe, parce qu’il a gagné le prix Arte à la Quinzaine, et qui garantit au film la distribution dans un réseau de 300 salles indépendantes partout en Europe. El abrazo de la serpiente est son troisième long-métrage après La sombra del caminante et Los viajes del viento

Il y a également Franco Lolli avec son film: Gente de Bien, sorti en mars 2015, mais aussi Ruben Mendoza (La Sociedad del Semaforo et Tierra En la Lengua). Tous deux ont étudié ou vécu à Bogota. 

Parallèlement, et ce qui correspond au deuxième courant, ce sont tous les réalisateurs qui viennent ou ont étudié à Cali, troisième plus grande ville du pays, qui possède une grande tradition de cinéastes. 

On peut citer Oscar Ruiz Navia (Los Hongos), César Augusto Acevedo (La tierra y la sombra) qui vient du Valle del Cauca, Felipe Guerrero (Paraiso) qui ont étudié à l’Université del Valle, mais aussi Carlos Mayolo (Angelita y Miguel Ángel, Carne de tu carne, La mansión de Araucaima) et Luis Ospina, qui d’ailleurs ont souvent travaillé ensemble, ou Andrés Caicedo

Soulignons que ces réalisateurs ont beaucoup collaboré dans les films des uns des autres, ce qui n’est pas le cas des films à Bogota où chaque réalisateur a ses équipes et où il n’y a pas cette dynamique-là.  

 

Le cinéma colombien est-il un cinéma international ?

Le cinéma colombien de grande importance dans le monde est souvent co-produit avec l’Europe, notamment la France, parfois aussi l’Allemagne et les Pays-Bas. Ces pays possèdent souvent des sociétés qui vont assurer la post-production et la bonne diffusion dans les festivals ou les ventes d’un film qui est déjà tourné. Parfois, ce sont aussi des sociétés de distribution qui ont repéré des talents ayant été à l’atelier de la Ciné-fondation à Cannes, qui sont soutenus par les festivals pour l’écriture de leur projet et qui arrivent à avoir une société de distribution française ou européenne qui va les aider tout au long du processus, du tournage à la post production.

 

Que peut-on souhaiter pour l’avenir du cinéma colombien ? 

A titre personnel, j’aimerais qu’émerge un grand CNC (Centre National de Cinématographie) à la latino-américaine, qui regrouperait plusieurs pays d’Amérique du sud car la Colombie commence à se positionner en bonne place comme pays de cinéma, aux côtés du Chili, et derrière les poids lourds que sont le Mexique et l’Argentine.

 

Propos recueillis par Claire Plisson