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10H19 - mercredi 24 septembre 2014

Ukraine : « Nous nous dirigeons vers un conflit gelé »

mercredi 24 septembre 2014 - 10H19

Onze jours après la signature d’un cessez-le-feu négocié directement avec Vladimir Poutine, le parlement Ukrainien a adopté le mardi 16 septembre une loi qui garantit plus d’autonomie aux régions prorusses du Donbass. Au même moment, l’Ukraine et l’Union européenne ratifiaient un accord d’association qualifié « d’historique » – même si cet accord ne rentrera en application que fin 2015 – et Petro Porochenko, invité symbolique aux Etats-Unis, réclamait « un statut spécial » en marge de l’OTAN. Mathieu Boulègue, spécialiste de la Russie et de l’Ukraine à l’Institut Prospective & Sécurité en Europe (IPSE), nous aide à décrypter ces évènements apparemment contradictoires. 

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Angela Merkel, Vladimir Poutin et Petro Poroshenko – Juin 2014

Comment interpréter, d’un côté, un traité d’association entre l’Ukraine et l’Union Européenne et la demande de Porochenko d’un statut spécial de l’Ukraine au sein de l’OTAN, de l’autre, un parlement ukrainien qui adopte un texte accordant une large autonomie aux régions de l’Est ?

Lors de son récent voyage aux USA et devant les photographes des médias internationaux, Porochenko est apparu comme aux ordres d’Obama. Mais chez lui, en Ukraine, il est pourtant obligé de se soumettre à la Russie en accordant notamment un statut spécial à l’Est de l’Ukraine. Ce statut correspond à une solution médiane pour la Russie qui pousse depuis le début du conflit à la fédéralisation du pays. Si la fédéralisation représente pour Poutine la solution maximaliste, le statut obtenu par les régions de l’Est correspond à une solution intermédiaire dont les Russes se contentent et dont on peut considérer qu’il représente un premier camouflet pour Porochenko.

Le deuxième camouflet provient du fait que si le traité d’association avec l’UE a bien été ratifié par les parlements ukrainiens et européens, sa mise en application est repoussée à fin 2015.

Enfin, le troisième affront porte sur l’OTAN. L’Ukraine veut sortir de son statut de pays non-aligné pour ouvrir la voie à une adhésion à l’OTAN. En 2008 déjà, au sommet de Bucarest, l’OTAN annonçait que la Géorgie et l’Ukraine rentreraient dans l’alliance. Le Premier ministre ukrainien Arseni Iatseniouk et le Président Porochenko ne font ainsi que revendiquer ce qui a été annoncé en 2008. Mais avec l’exemple de la Géorgie qui n’a obtenu qu’un statut de « partenaire spécial » pour ne pas froisser les Russes, on voit bien que l’Ukraine n’est pas près de rentrer dans l’OTAN. 

Au fond, Petro Porochenko applique la même « politique de zigzag » que son prédécesseur Viktor Ianoukovytch : d’un côté, conciliation avec la Russie par pragmatisme, de l’autre, volonté de sortir le pays du tropisme russe. C’est exactement ce que faisait la politique d’équilibre que mettait en œuvre Ianoukovytch. Le système n’a pas fondamentalement changé.


Le cessez-le-feu tient à un fil, est-ce que l’on va en rester-là ? Va-t-on vers un apaisement ou une escalade est-elle encore possible ?

Ce qui est surprenant est le peu de réaction de la part des séparatistes à l’accord de cessez-le-feu et au statut d’autonomie accordé par Kiev. Devant un statut que ne leur convient pas du tout, nous aurions pu nous attendre à une reprise active des combats de leur part. Cette relative modération des séparatistes prouve une fois de plus la mainmise sur les séparatistes par Moscou qui cherche à tempérer leur réaction.

Nous nous dirigeons donc très probablement vers un conflit gelé, une situation de non-paix et de non-guerre. Il est probable que les séparatistes cherchent pour l’instant à grignoter un maximum de terrain. Ils savent qu’avec l’arrivée de l’hiver et la formalisation du cessez-le-feu, les positions seront arrêtées. La neige va littéralement geler le conflit. 


Certains observateurs pensent que l’objectif de Poutine est d’assurer une continuité territoriale entre les régions du Donbass et la Crimée ? Qu’en pensez-vous ?

Tout est envisageable. La stratégie russe est de soutenir les scénarios maximalistes en espérant obtenir une solution médiane. La solution maximaliste symbolisée par le concept de Novorossia – Nouvelle Russie – qui consiste à vouloir étendre la Russie de la Transnistrie jusqu’au Donbass n’aura certainement pas lieu. Mais la Russie se dit qu’en ouvrant un troisième front à Mariopol [NDLR qui se situe entre le Donbass et la Crimée], elle peut espérer obtenir une solution médiane. La continuité territoriale permettrait de désenclaver la Crimée et de faciliter le rattachement territorial direct à la Russie. 

Mais il est pour l’instant trop tôt pour savoir si ce front restera ouvert et si les séparatistes conserveront leurs territoires.


L’autonomie accordée aux régions du Donbass donne l’impression d’une concession d’envergure. Kiev avait-elle le choix ?

Non, depuis le début, Kiev est complètement dépossédée de sa propre destinée nationale. La « petite » capitale ukrainienne fait face au mastodonte russe et à la bienveillance américaine. La gestion de crise se fait entre Poutine et Obama avec Merkel au milieu. Moscou prend des décisions unilatérales et Washington fait du « damage control ». Cette crise relève du principe réaliste qui veut que les grandes puissances fassent fondamentalement ce qu’elles veulent.


Que pensez-vous de l’attitude de l’Europe durant toute cette crise ?

S’il y a bien eu une voie allemande, il n’y a pas eu, pour moi, de solutions européennes. Les Allemands ont incarné une forme de troisième voie avec une véritable volonté d’apaisement, pour de bonnes et des mauvaises raisons puisqu’il y a évidemment des intérêts stratégiques en jeu aussi pour l’Allemagne.

Du point de vue européen, je considère que c’est un échec. Elle n’a pas compris ce que l’Ukraine attendait, elle a fait miroiter un certains nombre de choses et elle a très mal communiqué, en général sur le partenariat oriental et, en particulier, sur la question de l’Ukraine et le traité d’association. Le défaut de communication et de compréhension mutuelle est flagrant. Il provient principalement de l’Europe qui n’a pas su gérer et encore moins maîtriser son « étranger proche ».

Stéphane Mader
Rédacteur en chef - Chief Editor