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08H00 - lundi 15 septembre 2014

La fin des procès des anciens Khmers rouges au Cambodge ?

lundi 15 septembre 2014 - 08H00

Le 7 août, deux anciens hauts dirigeants khmers rouges, Nuon Chea, ancien « numéro deux » du régime et Khieu Samphan, chef de l’Etat du Kampuchéa démocratique, ont été condamnés à la prison à perpétuité pour crimes contre l’humanité. Cette condamnation prononcée par un tribunal extraordinaire cambodgien fait suite à la condamnation définitive de Kang Kek Leu alias « Douch », ancien haut dirigeant de la police politique khmer rouge, la redoutable Santebal, le 3 février 2012. Il s’agit d’une grande avancée pour la mise en lumière d’un des événements les plus dramatiques du XXème siècle. Pourtant, le Premier ministre cambodgien, Hun Sen, s’est prononcé pour la fin des procès au nom de la réconciliation nationale. Retour sur un trop long marathon judiciaire.

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Le Premier ministre cambodgien, Hun Sen, lâche une colombe lors d’une cérémonie commémorant la fin du régime Khmer Rouge à Phnom Penh, le 7 janvier 2011.

Juger les Khmers rouges

En 1979, l’armée vietnamienne entre au Cambodge – rebaptisé Kampuchéa démocratique par les Khmers rouges – afin de renverser Pol Pot. Le monde prend alors conscience des atrocités commises par sa clique au nom d’une idéologie folle : entre 1975 et 1979, près de deux millions de personnes (soit plus de 20% de la population du Cambodge) ont perdu la vie. Le Viêtnam occupera dix ans le pays, années pendant lesquelles ses armées combattront les Khmers rouges réfugiés dans les forêts tropicales. En 1991, les accords de Paris permettent l’amorce d’une transition vers la paix avec l’établissement d’une Autorité provisoire des Nations unies (APRONUC) dont la mission prend fin en septembre 1993, et le retour du Roi Norodom Sihanouk décédé en 2012.

Les Khmers rouges reprendront le maquis en 1993 mais sont fortement affaiblis. Peu à peu, leurs anciens hauts dirigeants sont retrouvés par les autorités. En 1997, on retrouve la trace de Pol Pot. Fait prisonnier par une faction rivale emmenée par Ta Mok, ancien chef d’état-major de l’armée du Kampuchéa démocratique, il meurt l’année suivante sans avoir été jugé. Hun Sen, Premier ministre du pays depuis 1985, sollicite à cette époque les Nations unies pour l’aider à juger les anciens Khmers rouges. Le secrétaire général de l’ONU, Koffi Annan, est favorable à cette requête et souhaite mettre en place un tribunal spécial comme ceux existant pour l’ex-Yougoslavie ou le Rwanda. Les négociations traînent en longueur car Hun Sen souhaite garder une certaine mainmise sur les procès à prévoir.

Ce n’est qu’en 2003 qu’un accord est trouvé avec la formation des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), tribunal mixte où les magistrats cambodgiens restent majoritaires avec la participation de juges et procureurs internationaux et financé par l’ONU. Il faut encore attendre 2007 avant que le règlement intérieur du tribunal ne soit adopté. Cinq personnalités sont alors jugées : Kang Kek Leu alias « Douch », Nuon Chea, arrêté en septembre 2007, Khieu Samphan, en novembre, Ieng Sary, ancien numéro 3 responsable de la diplomatie, et sa femme Ieng Thirith, arrêtés deux jours auparavant. Ta Mok, capturé en 1999, meurt en prison en 2006 dans l’attente de son procès. Ieng Sary décèdera lui en mars 2013 et les charges contre sa femme, atteinte de la maladie d’Alzheimer, seront abandonnées en décembre 2011.

La condamnation définitive de « Douch » en 2012 et la condamnation en première instance  de Nuon Chea et Khieu Samphan cette année pour crimes contre l’humanité seront probablement les dernières du CETC. En effet Hun Sen, le Premier ministre, s’est formellement opposé à la poursuite des procès au nom de la réconciliation nationale.

La réconciliation nationale sans la justice ?

Placé à ce poste par les Vietnamiens en 1985, Hun Sen, combat férocement la guérilla dans les années 1990 avant de jouer des dissensions internes au sein de la guérilla khmère rouge. Des accords sont alors conclus qui permettent à certains hauts dirigeants et cadres intermédiaires de bénéficier de l’amnistie et de leur intégration au sein de la nouvelle armée royale cambodgienne ou de l’administration en échange de leur désarmement. Les désertions les plus importantes seront celles de Ieng Sary en 1996, qui sera finalement inculpé de nouveau par le CETC jusqu’à sa mort, et celle de Ke Pauk amnistié en 1998. Cet ancien militaire particulièrement brutal et sanguinaire a notamment coordonné la grande purge de l’administration de 1978 qui a fait au moins 100.000 victimes. Il mourra en 2002 à son domicile sans jamais avoir eu à répondre de ses crimes.

Dès lors, si le Premier ministre ne peut empêcher l’établissement d’un tribunal pour juger les principaux dirigeants khmers rouges – un refus de sa part aurait envoyé un bien mauvais signal à la communauté internationale concernant l’un des génocides les plus effroyables jamais commis -, il va chercher à garder la mainmise sur les procès au nom de la réconciliation nationale, afin de maintenir le fragile équilibre qui s’est construit dans ce petit pays de l’Asie du sud-est.

Le gouvernement cambodgien s’opposera ainsi en janvier 2009 à l’introduction de nouveaux dossiers provoquant la démission du procureur canadien Robert Petit. En 2010, Hun Sen fait également sèchement savoir au Secrétaire Général de l’ONU, Ban Ki-moon, que les procès de Nuon Chea et Khieu Samphan seront les derniers.

Malgré l’amorce d’un travail de mémoire auprès de la population et la disparition définitive de la guérilla khmère rouge en 1999 suite à la capture de Ta Mok, l’argument de la réconciliation nationale touche une grande partie des citoyens cambodgiens mais aussi des politiques. Les anciens soldats, fonctionnaires et bourreaux ont pour la plupart rejoint leurs villages ou occupent des postes au sein de l’administration et de l’armée royale. Remuer le passé pourrait en effet contribuer à déstabiliser des communautés miraculeusement pacifiées après la guerre civile.

De plus, la plupart des dirigeants politiques actuels du Cambodge ont été compromis pendant le régime du Kampuchéa démocratique et ne se sont opposés à la dictature de Pol Pot que quand ils ont eux-mêmes été menacés d’être purgés, à commencer par Hun Sen lui-même. Il est placé à la tête d’une unité militaire en 1976 avant de déserter pour le Viêtnam l’année suivante. Pendant un temps, même le respecté monarque Norodom Sihanouk, figure de l’unité nationale, a soutenu les Khmers rouges dans l’espoir d’être rétabli comme chef de l’Etat suite à sa déposition en 1970 par un coup d’Etat militaire emmené par le général Lon Nol. L’actuel président du Sénat, Chea Sim, occupa également un poste administratif important entre 1976 et 1978 avant de s’enfuir au Viêtnam. Quant au Président de l’Assemblée nationale, Heng Samrin, il exerça des responsabilités importantes dans l’armée khmère rouge jusqu’en 1978. Même le pourtant virulent leader de l’opposition, Sam Rainsy, soutient la position du Premier ministre dans ce domaine.

L’argument du risque d’une nouvelle guerre civile trouve un écho favorable au sein de la population et de la classe politique cambodgienne actuelle. D’abord farouchement opposé aux Khmers rouge alors que son emprise sur le régime cambodgien restait fragile, Hun Sen a finalement réalisé, une fois son assise sur le pays achevé, qu’il n’avait pas intérêt à poursuivre en profondeur la purge des anciens cadres du Kampuchéa démocratique. Moralement obligé de poursuivre les hauts-dirigeants afin de ne pas s’aliéner le soutien de la communauté internationale dont le pays reste fortement dépendant, l’établissement des chambres extraordinaires n’aura abouti toutefois qu’à la condamnation de trois vieillards dont deux – Nuon Chea et Khieu Samphan – n’ont participé qu’indirectement au massacre de deux millions de personnes.

Les principaux responsables ont dès lors soit disparu dans la jungle comme Pol Pot, victime des rivalités entre les principales factions d’une guérilla à bout de force, ou ont été amnistiés comme Ke Pauk. D’autres enfin mourront avant leur condamnation légitime pour crimes contre l’humanité : c’est le cas de Ta Mok et Ieng Sary.

Le cas cambodgien illustre parfaitement les difficultés qui existent aujourd’hui pour faire condamner les responsables de violations massives des droits de l’homme. Comment garantir l’impératif de justice sans toutefois remettre en question le processus de réconciliation nationale ? Si pour certains l’instauration d’une véritable justice pénale internationale incarnée par la Cour pénale internationale (CPI) permettrait d’éviter l’ingérence des gouvernements et politiques mus par leurs intérêts personnels et électoraux, comment éviter que l’administration d’une telle justice n’apparaisse comme arbitraire aux yeux de nombreux citoyens des Etats concernés, privés en quelque sorte de leur propre travail de mémoire et de réconciliation.

Diplômé en sciences politiques et en relations internationales, Guillaume publie notamment des articles consacrés au continent asiatique.