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09H00 - lundi 28 juillet 2014

Ouganda : après la loi anti-homosexualité, Museveni voudrait gagner sur tous les tableaux

lundi 28 juillet 2014 - 09H00

Après des années de débat, une loi anti-homosexualité a été votée en décembre 2013, puis ratifiée par le Président Museveni en février dernier. Une loi particulièrement répressive envers les homosexuels qui risquent la prison « à perpétuité en cas de récidive d’actes homosexuels » et qui punit toute « promotion » de l’homosexualité. Alors qu’elle a suscité un tollé parmi les pays occidentaux, la loi s’inscrit dans une logique de contrôle de l’espace public. On observe cependant une volonté du Président de se rapprocher des pays qui avaient condamné sa signature.

Président ougandais, Yoweri Museveni. (@Wikimedia Commons)

Président ougandais, Yoweri Museveni. (@Wikimedia Commons)

La foule de journalistes était étoffée dans ce jour gris de février lorsqu’à la State House d’Entebbe, le Président de la République, Yoweri Museveni, a ratifié dans la stupeur générale la controversée loi anti-homosexualité. Il faut dire qu’il avait tout fait pour gagner du temps. Après avoir reproché « l’illégalité du vote du parlement » pour des raisons de quorum, celui qui est à la tête de l’État depuis 1986, avait ensuite invoqué des doutes sur l’homosexualité elle-même pour retarder le moment où il devrait signer. Il a fallu que des « scientifiques » ougandais missionnés par une commission parlementaire lui prouvent qu’on devenait homosexuel par éducation pour qu’il se décide, lui qui pensait qu’on pouvait l’être par nature.

Devant les caméras du monde entier, il a ouvert la boîte de Pandore qu’il redoutait : dans la foulée, une pluie de condamnations s’est abattue sur Kampala. Des condamnations assez peu suivies de sanctions néanmoins : la Suède a gelé son aide et a été imitée dans la foulée par la Norvège, les Pays-Bas et le Danemark. Enfin, la Banque Mondiale a suspendu un prêt de 100 millions de dollars et les États-Unis ont menacé le pays de sanctions lourdes, eux qui aident l’Ouganda à hauteur de 1,7 milliard de dollars (l’équivalent de 30% du budget de l’État) et ont stoppé plusieurs programmes d’aide. La France est restée plutôt réservée, sachant que l’aide directe française au gouvernement ougandais est inexistante.

Un pari risqué pour le Président

Derrière cette prise de risques, le chef de l’État a fait un pari : perdre à l’international pour gagner sur le plan national. Poussé par son parti à signer la loi, on voit clairement dans ce geste une volonté de reconquérir l’affection de son peuple, qui ne le porte plus en odeur de sainteté après 28 ans de pouvoir sans partage. L’électorat visé ? Principalement les sectes protestantes born-again , financées par les néoconservateurs américains et britanniques, promues par la Première Dame Janet Museveni et qui gagnent tous les jours du terrain avec une doctrine radicale « contre les péchés ». D’autres électeurs, attirés par un discours vilipendant l’Occident pour ses pratiques de débauche, ont pu aussi s’y retrouver.

Ainsi, dans la foulée de la signature, un rassemblement gigantesque a eu lieu sur le parc de Kololo Airstrip pour remercier le Président d’avoir signé le texte, certains leaders religieux allant même jusqu’à le supplier de rester en place jusqu’en 202… En occultant de la sorte le suffrage de 2016.

Pari réussi pour M. Museveni, donc. Il récolte au mieux le soutien des leaders religieux de tous bords, au pire l’indifférence des plus ruraux. Un pari osé : celui  de reconquérir son électorat sur un sujet sociétal. Soulignons aussi le niveau encore fœtal de développement économique de l’Ouganda comparé au Kenya, au Rwanda ou à la Tanzanie.

Derrière la loi, l’espace public en question

La loi sur l’homosexualité n’était pas seule. A l’approche de ces fameuses élections de 2016 – que beaucoup prédisent agitées, les précédentes de 2011 ayant donné lieu à de sanglants débordements – le président Museveni, en bon ancien maoïste, a souhaité resserrer son emprise sur l’espace public. Un espace public qui s’est vu averti dans un premier temps contre la pornographie avec une loi réprimant toute tenue vestimentaire pouvant être jugée indécente (exit les minijupes, donc). Des termes assez flous, qui donnent une marge de manœuvre discrétionnaire importante à qui voudra condamner quelqu’un pour offense à la pudeur.

Le message est d’ailleurs bien passé dans l’opinion : certains Ougandais ont voulu faire du zèle après le vote de cette loi en déshabillant par eux-mêmes des personnes jugées indécemment vêtues. Plusieurs femmes, directement visées par la loi, ont manifesté mais sans grand succès. Plusieurs déclarations tapageuses de membres du gouvernement avaient préparé le terrain ces dernières années envers les femmes vêtues légèrement qui « méritaient de se faire violer ».

On peut aussi mentionner la loi anti-tabac, à l’étude devant le Parlement actuellement, et qui propose un arsenal de sanctions musclé contre toute personne qui s’aviserait à fumer à proximité d’un lieu public. Une loi qui concerne un groupe extrêmement réduit de personnes, et qui plaît également à la doctrine des born-again qui voient dans la cigarette « un démon à éradiquer ». Un discours qui séduit aussi les anti-occidentaux qui voient dans le tabac une perversion impérialiste.

Évoquons rapidement la loi sur le VIH, qui criminalise toute transmission volontaire ou tentative de transmission du virus du SIDA. Un texte qui réprime une intention (concept très vague), qui attaque sans le dire la communauté homosexuelle, dans un pays où le taux de prévalence de la maladie touche 7,2% de la population et où bien des séropositifs refuseront de se faire tester afin de ne pas tomber sous le coup de la loi d’une manière ou d’une autre.

Enfin, en mai dernier, le gouvernement a annoncé une révision de la loi sur les ONG, rendant plus facile le bannissement d’Organisations Non-Gouvernementales qui pourraient présenter des menaces pour le pays. Un moyen d’accentuer la pression qui pèse déjà sur les associations de défense des LGBT, mais aussi sur les défenseurs des drotis de l’homme ou de la démocratie. Une révision qui, malgré quelques indignations, semble bien partie pour être validée.

Tout se passe donc comme si le gouvernement cherchait à contrôler par tous les moyens un espace public – à prendre au sens d’Habermas, en tant que ferment des revendications sociales et politiques – qu’il sent insaisissable après les émeutes post-électorales de 2011 et les « Buganda Riots » de 2009. Une volonté seulement de contrôler l’espace public qui semble être surtout une œuvre massive de communication politique. Si l’on observe toutes les lois mentionnées, chacune d’entre elle vise une part faible de la population et critiquée par l’électorat du Président. Aucune d’entre elles n’est en lien avec le développement du pays et toutes risquent de le freiner vu les sanctions et l’image internationales qu’elles vont susciter.

La posture moralisatrice du président Museveni  vient conforter l’image paternaliste du « mzee » (l’Ancien, en swahili) qu’il essaie de se construire depuis quelques années et qu’il tente de parfaire en livrant des analyses historiques et économiques – plus ou moins académiques mais détaillées – dans ses discours. 

Un Occident à nuisance variable

M. Museveni, fin limier politique, tente un  rapprochement improbable avec les pays occidentaux. Pour gagner sur les deux tableaux, intérieur et extérieur, le ministère des Affaires Étrangères a ainsi publié un communiqué improbable pour « clarifier » la position ougandaise sur l’homosexualité, un texte dans lequel le respect des ONG et de la vie privée sont mis en avant.

Museveni s’est également rendu à la fête du 14 juillet à la Résidence de France, ce qui est extrêmement rare de sa part. On a également vu le ministre des Affaires Étrangères Sam Kutesa rendre visite il y a quelques mois à Laurent Fabius, son homologue français, alors que M. Museveni remettait en décembre dernier officiellement les pieds sur le territoire français, pour la première fois depuis 1997, à l’occasion du sommet de l’Élysée sur la sécurité en Afrique. Rappelons  qu’historiquement, le Président Museveni a toujours été un allié important et une garantie de stabilité. Parangon des Programmes d’ajustement structurels dans les années 1980 et 1990, le chef de l’État joue ces dernières années un rôle de gendarme de l’Afrique des Grands Lacs, et les États-Unis se priveraient difficilement d’un allié de ce poids dans une région sur laquelle ils ont une faible emprise. Par ailleurs, les importants gisements de pétrole (entre 2,5 et 3,5 milliards de barils exploitables) dans le nord du pays restent sujets à bien des convoitises que peu de pays seraient prêts à compromettre pour défendre les droits des homosexuels. Il en va de même pour les importantes ressources minières de l’est et de l’ouest du pays.

Il est donc difficile de refuser la main tendue par M. Museveni qui rencontre un succès politique majeur avec ces dernières lois : apparaître en leader anti-impérialiste et moral à l’intérieur, ce qui est bon signe en vue de 2016, tout en restant incontournable aux yeux des pays occidentaux dans la région.