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09H57 - mardi 22 juillet 2014

Pourquoi il ne faut pas vendre les Mistral à la Russie

mardi 22 juillet 2014 - 09H57

Jeudi 18 juillet les terroristes pro-russes ont abattu grâce à un système de missiles sol-air SA-11 Bouk fourni par la Russie et tiré depuis la zone qu’ils contrôlent dans l’est de l’Ukraine, le Boeing du vol MH17 de Malaysia Airlines tuant 298 passagers, dont une majorité de Néerlandais.

Pendant plusieurs jours, les terroristes séparatistes équipés et financés par Moscou ont caché toutes les traces de leur bassesse, évacuant les corps, éclipsant les boîtes noires.

Aussi, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté lundi 21 juillet une résolution demandant aux séparatistes prorusses de permettre un accès libre et sécurisé au site du crash, de protéger « l’intégrité » du site et de cesser les hostilités dans cette zone.

Le texte, adopté à l’unanimité, y compris donc par la Russie, réclame que les responsables de l’attaque rendent des comptes et demande « à tous les pays et protagonistes dans la région », dont la Russie, de collaborer pleinement à « une enquête internationale complète, minutieuse et indépendante ».

Aussi, les séparatistes ont cédé. A Kharkiv, une grande ville contrôlée par les forces loyalistes, les corps seront examinés et identifiés. Selon un chef rebelle, 282 corps sur 298 occupants de l’avion malaisien ont été retrouvés. Les corps seront remis aux Pays-Bas. La Malaisie a récupéré dans la nuit de lundi à mardi les boîtes noires, a annoncé le Premier ministre malaisien Najib Razak, selon lequel les enquêteurs internationaux auront « un accès sécurisé » à la zone de la catastrophe.

Alors que les Européens menacent d’adopter des sanctions renforcées contre la Russie si le président russe Vladimir Poutine n’impose pas à ses partisans ukrainiens, les terroristes – séparatistes de l’est de l’Ukraine, de cesser leurs opérations, la question de la vente par la France des Mistral, des Bâtiments de projection et de commandement (BPC), à la Russie se pose clairement dans ce contexte dramatique.

Veut-on donner à Moscou des moyens supplémentaires pour mener des opérations directement ou indirectement en appui aux forces séparatistes ? La Russie a annexé par la force la Crimée. Elle tente d’affaiblir l’Ukraine par tous les moyens en aidant et finançant les terroristes séparatistes de l’est de l’Ukraine. 

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Des marins russes arrivent à bord du navire Smolniy, à Saint-Nazaire, le 30 juin 2014. JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP

Transférer les Mistral, un jeu dangereux et criminel

Livrer les Mistral, des navires de projection et de commandement paraît pour le moins dangereux et criminel.

Ces navires peuvent emporter jusqu’à 16 hélicoptères et embarquer près de 450 marins. Cette capacité de transport de soldats peut être portée jusqu’à 700 dans des conditions d’hébergement plus sommaires. Ces vaisseaux de près de 200 mètres de long et de 21 500 tonnes à pleine charge sont des armes redoutablement efficaces. Ils peuvent projeter des forces par voie aérienne et maritime ; conduire des opérations de projection de force et de puissance depuis un poste de commandement ; ou encore soutenir des forces déployées…

La Russie et la France ont signé en 2011 un contrat de 1,2 milliard d’euros pour la construction de deux bâtiments de type Mistral pour la marine de guerre russe. Ces navires sont en cours de construction aux chantiers STX de Saint-Nazaire. Le premier bâtiment – le Vladivostok – a été mis à l’eau et doit être remis à la Russie à l’automne 2014, et le second – baptisé Sébastopol – à l’automne 2015.

Les arguments avancées pour défendre ces ventes sont la nécessité d’honorer un contrat signé, avant la tragédie, l’obligation de devoir rembourser la Russie des sommes déjà versées en cas d’annulation de la vente, et la défense de l’emploi et de l’activité pour les chantiers de Saint-Nazaire.

Valeurs morales contre valeurs économiques

Mais ces considérations juridiques et économiques sont de peu de poids si on les compare à la valeur de la vie humaine. La France doit choisir entre les valeurs morales qui sont supérieures aux « valeurs économiques », à moins de vouloir faire de la France un pays sans valeurs, donc inhumain.

Comment un pays qui se présente souvent comme la patrie des droits de l’homme, une forme avancée de l’esprit de l’humanité, peut-elle même tergiverser ?

La chancelière allemande Angela Merkel a appelé vendredi 18 juillet la France à arrêter les exportations vers la Russie des Mistral même si les sanctions actuelles les permettent, rapporte le journal EuObserver, cité par Ria Novosti. « En Allemagne, nous suspendons la construction d’un centre de tir en Russie compte tenu de la situation », a ajouté Mme Merkel citée par le journal. 

De son côté, « le Premier ministre britannique David Cameron a appelé lundi l’Union européenne à adopter des sanctions économiques d’envergure contre la Russie et à cesser toute vente d’armes à ce pays, pointant du doigt celles de la France. Il est « temps (pour l’UE) de commencer à entrer dans la phase 3 des sanctions, donc par exemple, je ne pense pas que de futures ventes d’armes de la part de n’importe quel pays d’Europe devraient se poursuivre », a-t-il dit. « Nous avons déjà stoppé celles du Royaume-Uni », a ajouté David Cameron devant la chambre des Communes, la chambre basse du parlement. », indique l’agence AFP

Quant aux Etats-Unis, « ils s’opposent fermement à cette vente », a déclaré lundi un haut responsable de l’administration Obama. Le président américain s’était déjà ému de ce contrat, déclarant début juin qu’il « aurait été préférable » que la France suspende la vente de ces porte-hélicoptères.

La France prête à livrer

Or, la présidence française est prête à livrer un Mistral à la Russie ! La livraison d’un deuxième porte-helicoptères Mistral à la Russie dépendra de l’attitude de Moscou dans le dossier ukrainien, a déclaré lundi soir François Hollande, lors d’un dîner avec l’association de la presse présidentielle.

« Le premier est quasiment achevé et va être livré, tel que cela est prévu, au mois d’octobre. Pour l’instant aucun niveau de sanction n’a été décidé pour empêcher cette livraison », a précisé le président. « Est-ce à dire que le reste du contrat, le deuxième Mistral, pourra être fait ? Cela dépendra de l’attitude la Russie », a-t-il ajouté.

Or, une telle exportation contrevient aussi aux principes européens que la France a contribué à développer et promouvoir. « En 1998, à l’initiative de la France et du Royaume-Uni, l’Union européenne a adopté un code de bonne conduite en matière d’exportation d’armes et d’équipements militaires. Dix ans plus tard, ce texte est devenu juridiquement contraignant, par l’adoption d’une position commune des États membres. En clair, il a désormais valeur de loi. », souligne le blog spécialisé défense Opex360.

Il ajoute : « Ce code de bonne conduite fixe 8 critères que doivent impérativement vérifier les États membres de l’UE avant d’accorder des licences d’exportation d’équipements militaires à des pays tiers. Faute de quoi, aucune vente ne peut être possible (sauf à ignorer le droit…). Le premier vise bien évidemment à respecter les engagements internationaux (traités en vigueur, embargos…) ainsi que l’Arrangement de Wassenaar sur le contrôle des exportations d’armes. D’autres critères imposent la nécessité de s’assurer que le client respecte les droits de l’homme et le droit international. Il faut également s’assurer que cette vente d’équipements militaire ne menace pas la sécurité des pays amis ou alliés (5e) et qu’elle ne nuira pas à la paix et à la stabilité régionale (4e).» Si le blog souligne que « tout est affaire d’interprétation », on voit bien que cette livraison ne remplirait pas ces critères… 

Un embargo plus général sur les ventes d’armes

Au-delà se pose la question d’un embargo sur toutes les ventes d’armes à la Russie. Il apparaît en raison des valeurs humaines et morales que nous défendons en France, qu’il faut cesser toute coopération militaire avec Moscou tant que la crise dans l’est de l’Ukraine n’est pas achevée dans le respect du droit international et de la vie humaine.

L’Union européenne a bien été capable après la répression sanglante par le pouvoir chinois du mouvement étudiant sur la place Tian An Men de Pékin en 1989 de mettre en place un embargo sur les ventes d’armes à la Chine. Elle peut aussi le faire après ce massacre aérien et la France doit y participer, voire en être l’initiatrice. Il y va de l’honneur de notre pays. Comment faire aimer la France à nos enfants et au monde si elle n’est pas ferme sur ses valeurs éthiques ?

La destruction de jeudi dernier a déjà eu au moins un sinistre précédent : c’est celui du vol Korean Air Lines 007 abattu le premier septembre 1983 par un chasseur soviétique le prenant par erreur pour un avion-espion américain. L’avion, un 747, avait survolé le territoire soviétique près de l’île Moneron, à l’ouest de l’île de Sakhaline, dans ce qui était alors l’Union soviétique. Tous les passagers et membres d’équipage  avaient péri, 269 personnes au total.

A l’époque le président américain Ronald Reagan avait déclaré après la destruction de l’avion coréen : « Ne vous méprenez pas … c’était l’Union soviétique contre le monde et les préceptes moraux qui guident les relations humaines entre les gens partout sur la Terre. C’était un acte de barbarie. »

Dans le cas du vol MH17 c’est aussi clairement un acte barbare.

Ne donnons donc pas aux Russes et à leurs alliés les moyens supplémentaires, qu’ils soient navals, terrestres ou aériens, d’en commettre d’autres. Ne livrons pas les Mistral !

Journaliste au Monde et chercheur associé à l'IRIS