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23H01 - vendredi 18 juillet 2014

François Nicoullaud : «Plus la négociation s’étend, plus elle a de chances de s’enliser»

vendredi 18 juillet 2014 - 23H01

François Nicoullaud, analyste de politique internationale et ancien ambassadeur de France à Téhéran répond aux questions de la rédaction d’Opinion Internationale sur les discussions sur le nucléaire iranien qui viennent d’être repoussées de quatre mois. Plus généralement, il décrypte la situation géopolitique de l’Iran ainsi que le bilan de la première année de la présidence de M. Rohani.

Entretien réalisé le 17 juillet 2014.

Mideast-Iran-Nuclear

Usine de production d’eau lourde d’Arak, à 240 kilomètres au sud-ouest de Téhéran © AP/ISNA/Hamid Foroutan

Discussions sur le nucléaire iranien

La semaine dernière, le guide suprême de la Révolution iranienne, ayatollah Ali Khamenei a fait une intervention à Téhéran dans laquelle il jugeait notamment qu’il fallait accroître de façon importante les capacités nationales d’enrichissement d’uranium. Les Etats membres du groupe « P5+1 » (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Chine, Russie et Allemagne) souhaitent au contraire les limiter pour empêcher l’Iran de se doter de la bombe atomique. Alors que la date butoir du 20 juillet est imminente, date à laquelle les discussions sur le nucléaire iranien entre l’Iran et les 5 + 1 doivent s’achever, nous avons ainsi l’impression que les discussions récentes traduisent une surenchère des deux camps plutôt qu’une réelle convergence ? Cela relève d’une stratégie de négociation ou d’un réelle intransigeance des deux camps ?

En fait, si on lit attentivement texte original, les propos de Khamenei peuvent être aussi interprétés comme un début d’ouverture, puisqu’ils laissent entendre que les capacités d’enrichissement de l’Iran pourraient être plafonnées pour un certain nombre d’années, les besoins de l’industrie nucléaire en uranium enrichi n’étant appelés à croître fortement qu’à terme. Et de fait, dans les derniers jours, les positions des uns et des autres se sont rapprochées, précisément sur la base de cette déclaration du Guide suprême. Mais enfin, elles ne se sont pas rejointes, d’où l’évocation de part et d’autre d’une prolongation de la négociation. Si l’on y pense, cela veut dire que l’on espère encore aboutir. Restons donc optimistes.


Dans ce contexte, quelle est la marge de manœuvre dont dispose M. Hassan Rohani notamment vis-a-vis de l’ayatollah Ali Khamenei et des franges les plus réticentes au sein du pouvoir ?

M. Rohani dispose de la marge de manœuvre que lui a accordée Ali Khamenei, et qui n’est pas si mince que cela. Au mois d’avril dernier, le Guide suprême a publiquement fixé les « lignes rouges » de l’Iran en cette affaire. Pour l’essentiel, pas de recul par rapport au point où en est arrivé le programme iranien, donc pas de démantèlement d’installations. Pas de renonciation à l’effort de recherche et de développement qui obligerait à geler le programme à son niveau technologique actuel. Mais à l’intérieur du cadre ainsi fixé, le président Rohani et ses négociateurs disposent d’une assez grande liberté d’action. Le Guide leur renouvelle régulièrement son soutien, ce qui maintient à distance les milieux conservateurs les plus opposés à cette négociation.


On peut se poser la même question du côté occidental, notamment américain avec la perspective des mid-terms de novembre. Quelle est la marge de manœuvre de Barack Obama ? 

Cette marge est en effet plutôt étroite, et Obama, s’il veut aboutir, aura probablement à engager une difficile négociation avec le Congrès. Il a en effet besoin du Congrès pour lever un certain nombre de sanctions que celui-ci a votées au fil des ans. Or le Congrès n’est pas loin de penser que le seul bon accord serait celui qui obligerait l’Iran à démanteler l’essentiel de ses installations nucléaires, et notamment ses installations d’enrichissement. A la rigueur, il accepterait de laisser à l’Iran trois ou quatre mille centrifugeuses sur les dix mille qui sont actuellement en activité, mais tout ceci est inacceptable pour Téhéran.

Obama a quand même de forts arguments à faire valoir. Une majorité des Américains est en faveur d’une solution négociée avec l’Iran. Ce qui lui permet de dire aux membres rétifs du Congrès : « Que proposez-vous d’autre en cas d’échec de la négociation ? Que l’on aille faire la guerre à l’Iran pour détruire ses installations nucléaires ? » Or les Congressmen savent bien que leurs électeurs sont profondément fatigués des opérations extérieures, et ne veulent à aucun prix prendre le risque de devoir à nouveau envoyer des G.I.s au Moyen-Orient.


L’ouverture économique du marché iranien représente un intérêt incontestable pour les Occidentaux mais particulièrement pour les Etats-Unis. Quel importance revêt cette perspective dans les négociations actuelles ?

Cette perspective, contrairement à ce que l’on peut penser, n’est pas déterminante. Les Américains en trente ans de sanctions ont perdu au bas mot entre cent et deux cents milliards de dollars d’opportunités commerciales avec l’Iran. Alors, au point où ils en sont, ils seraient prêts à continuer s’il le fallait. D’autant qu’ils n’ont pas de problème pour s’approvisionner en gaz et en pétrole. Mais évidemment, si les sanctions tombent à la suite d’un accord, les entreprises américaines feront tout pour récupérer le terrain perdu. La lutte sera donc sévère avec les entreprises européennes.


Est-ce que la perspective d’un échec pour le 20 juillet est synonyme d’un échec définitif des négociations ? Quelles sont les scénarii alternatifs ?

Non, il a été prévu qu’en cas de non-aboutissement à cette date, la négociation pourrait être prolongée pour six autres mois. [la négociation a finalement été prolongée jusqu’au 24 novembre – NDLR]. Mais en fait, au-delà des quelques semaines qui se révéleraient nécessaires pour boucler un accord à portée de main, plus la négociation s’étend, plus elle a de chances de s’enliser. Tout délai significatif offrira aux adversaires d’un accord avec l’Iran de nouvelles occasions pour se mobiliser.


Israël est extrêmement réticent à un accord sur le nucléaire. Aujourd’hui quels sont le pouvoir et l’influence d’Israël sur les négociations ?

A l’heure actuelle, dans la phase de mise au point d’un accord, ce pouvoir d’influence est plutôt faible. Le gouvernement israélien, malgré ses protestations véhémentes, n’est pas vraiment dans le jeu. En revanche dans la phase suivante, c’est-à-dire l’application d’un éventuel accord, on a vu que le passage par la case « Congrès » était indispensable pour la levée de nombreuses sanctions, et là, Israël dispose sur les Sénateurs et Représentants américains d’une très forte influence. Cette influence a été tissée notamment par la très puissante association « AIPAC », American Israel Public Affairs Committee, qui se présente elle-même comme « le Lobby pro-Israël de l’Amérique ».


Quel rôle/jeu jouent les Russes dans les négociations ? Jouent-ils la même partition que les autres parties-prenantes ?

Les Russes, comme d’ailleurs les Chinois, sont plutôt en retrait dans cette négociation. On sait par exemple qu’ils sont opposés aux sanctions unilatérales que les Etats-Unis et les Européens ont imposées à l’Iran en sus des sanctions votées par le Conseil de sécurité des Nations unies. Mais il est très important pour eux, pour leur statut international, de « rester à bord », comme disent les Anglo-Saxons. Ils veillent donc à ne pas être trop décalés des Américains et des Européens dans le groupe dit P 5+1, composé des cinq membres permanents du Conseil de sécurité et de l’Allemagne, où se passe la négociation avec l’Iran. Ils doivent d’ailleurs dire aux Iraniens qu’ils ont intérêt à ce que les Russes et les Chinois ne décrochent pas du groupe, car alors celui-ci pourrait prendre des positions bien plus dures.


Situation géopolitique et rapprochement Iran – U.S. 

Members of the Iraqi security forces patrol an area near the borders between Karbala Province and Anbar Province

Membres des forces de sécurité irakiennes © Thomson Reuters

L’Iran se trouve au coeur d’un bouleversement géopolitique sur fond de conflit en Syrie et en Irak et dans un Moyen-Orient embrasé avec ce qui se passe notamment en Israël et en Palestine. Il redevient un acteur régional central partageant des intérêts clefs avec les Etats-Unis. Les Américains partagent en effet avec l’Iran chiite le même ennemi, le djihadisme sunnite et particulièrement son avatar, l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) qui a récemment proclamé un « califat islamique ». Est-ce que ce changement est une raison suffisante pour entrevoir un rapprochement entre les deux pays ? Quel degré de coopération peut-on imaginer ? Et est-ce que cela représente un levier de négociation pour l’Iran sur son programme nucléaire ?

C’est vrai, l’Iran et les Etats-Unis se trouvent dans la position d’alliés objectifs face à la menace du Califat islamique qui s’est installé à cheval sur la Syrie et l’Irak. Ils sont contraints à un minimum de coordination opérationnelle s’ils ne veulent pas se marcher sur les pieds dans l’aide qu’ils apportent au gouvernement irakien. Mais les choses ne vont pas plus loin que cela, personne ne le souhaite à ce stade. Et l’on ne voit pas cette situation déboucher sur une sorte de « donnant donnant » dans la négociation nucléaire, où l’on échangerait des droits à enrichir de l’uranium contre des équipements ou des hommes pour l’Irak. En revanche, si la négociation nucléaire aboutissait rapidement, et surtout si l’accord passé s’appliquait de façon satisfaisante, cela créerait sans aucun doute un climat de détente entre l’Iran et les Etats-Unis. Ce climat jouerait en faveur d’un rapprochement dans le traitement des nombreux problèmes du Moyen-Orient.


Les commentateurs ont souvent recours à l’idée d’un « axe chiite » Téhéran – Bagdad -Damas – Beyrouth ? Est-ce que ce n’est pas une simplification de plus qui consiste notamment à n’interpréter la situation qu’en termes religieux et/ou communautaires ?

Certainement, dans des situations politiques apaisées, Chiites et Sunnites ont toutes les raisons de coexister sans problème. Après tout, ils se retrouvent bien côte à côte en pèlerinage à la Mecque… Ce schisme religieux est clairement instrumentalisé par les Etats dans la poursuite de leurs buts politiques. Il l’a été par la Révolution islamique à ses débuts, quand elle rêvait d’étendre son modèle à l’ensemble du monde islamique. Il l’est aujourd’hui, en sens inverse, par certaines monarchies du Golfe. Et puis, il est quand même un peu hasardeux de classer les Alaouites syriens parmi les Chiites, c’est vraiment une secte très à part de tout le reste.


Au-delà de la question nucléaire, les désaccords de fond entre l’Iran et les Etats-Unis mais aussi avec l’Europe portent pour une part importante sur le soutien de l’Iran à des groupes considérés comme terroristes : des groupes irakiens, palestiniens et libanais tels que le Hezbollah. Comment imaginer une solution dans ce contexte ?
                

Le soutien inconditionnel aux Palestiniens, l’opposition à Israël, qualifié d’« entité sioniste », font partie des dogmes fondateurs de la République islamique. Pour Khomeyni, c’était une façon de se poser en meilleur défenseur des musulmans opprimés que les pays arabes, et en défenseur aussi de tous les opprimés du monde. D’où le soutien actuel au Hamas. D’où le soutien aussi au Hezbollah libanais, soutien d’autant plus assuré que l’Iran est à l’origine du mouvement, c’est lui qui l’a créé, qui a formé et armé ses combattants.

A noter toutefois aujourd’hui une très nette baisse de ton à l’égard d’Israël par rapport à l’époque d’Ahmadinejad. Le régime pourrait revenir à la doctrine qui avait cours du temps du président Khatami, selon laquelle l’Iran, sans abandonner ses positions de principe, ne s’opposerait pas à une solution de la question israélo-palestinienne qui aurait l’accord des Palestiniens eux-mêmes. 


Un an de présidence Rohani 

M. Rohani votant lors des élection présidentielles iraniennes en 2013

M. Rohani votant lors des élection présidentielles iraniennes en 2013

M. Hassan Rohani a été élu il y a un an, et il a pris ses fonctions en juillet. Au-delà des négociations sur le programme nucléaire iranien qui doit sortir l’Iran de son isolement diplomatique mais surtout économique, y-a-t-il eu des changements significatifs en Iran depuis le début de sa présidence ?

Le premier des changements intervenus, mais il n’est pas négligeable, c’est un changement d’atmosphère. Les Iraniens, soulagés du départ d’Ahmadinejad, se sont remis à espérer. Sur le plan économique, les sanctions, pour l’essentiel, sont toujours là, mais il y a une sérieuse reprise en main par des responsables de qualité, après la politique irresponsable et populiste d’Ahmadinejad, qui avait aggravé l’effet des sanctions.

Sur le plan politique, malgré les propos sans ambiguité d’Hassan Rouhani sur la nécessité de progresser en matière d’ouverture, en matière de droits politiques et de droits de l’homme, rien n’a vraiment changé, car le président de la République en Iran a peu de pouvoirs en ces matières. Mais s’il réussit sur le dossier nucléaire, il gagnera en autorité à l’intérieur du régime, et pourra se montrer plus exigeant pour obtenir des avancées sur ces questions.


Est-ce que la présidence de M. Hassan Rohani ne sera jugée par les Iraniens qu’à l’aune des négociations sur le nucléaire ?

Non, l’attente est forte en matière d’ouverture économique et politique, mais rien ne décisif ne pourra se produire sur ces terrains sans solution de la crise nucléaire… l’on revient toujours au même point de passage obligé pour pouvoir progresser.


M. Rohani est-il vraiment un libéral ou un pragmatique qui a compris qu’il fallait introduire des nuances dans l’exercice du pouvoir face à la crise économique et à la montée de la jeunesse iranienne éprise de libertés ?
 

Je le vois surtout comme un moderniste qui veut sortir l’Iran des impasses où le comportement idéologique de la Révolution islamique l’a enfermé. En ce sens, il est à la fois libéral et pragmatique. La chance qu’il représente, c’est qu’il connaît parfaitement le régime de l’intérieur. Il sait comment agir pour obtenir des résultats et le faire évoluer. Il est en même temps loyal à l’égard de ce régime. S’il agit ainsi c’est en définitive pour le bien du régime, c’est pour le réconcilier avec la population, et c’est la raison pour laquelle il parvient à s’entendre avec le Guide suprême et un certain nombre de têtes de file conservatrices.

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