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09H05 - vendredi 31 octobre 2014

Entre élan utopique et principe de réalité, les contradictions de la politique iranienne

vendredi 31 octobre 2014 - 09H05

Au cours de l’an dernier, la presse libanaise a rapporté des témoignages anonymes de miliciens du Hezbollah – le mouvement politique chiite libanais possédant une branche armée – revenant des combats en Syrie, qui se plaignaient amèrement des pertes que leur avaient infligées des membres du Hamas, branche palestinienne des Frères Musulmans, passés à la rébellion, en utilisant des techniques de combats … que leur avaient apprises le Hezbollah…

 

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Des sympathisants du Hezbollah au Liban en 2008 manifestent contre des attaques d’Israel sur Gaza. © Mahmoud Tawil

Un élan utopique initial se heurte au principe de réalité géopolitique

Cet exemple est une bonne illustration de terrain d’une des contradictions de l’Iran. La République islamique tire sa légitimité politico-religieuse de sa fidélité à la doctrine établie par l’imam Khomeyni, le Velâyat-é faqih (le Gouvernorat du juriste-théologien), exposée dans le livre Hokumat-é eslami (Gouvernement islamique). Il serait vain de vouloir résumer ici cette doctrine, signalons seulement qu’elle considère que toute autorité séculière est illégitime, que seul est légitime le gouvernement islamique fondé sur la loi islamique (Coran et Hadith) : « le Gouvernement islamique se définit comme le pouvoir de la loi divine sur les hommes ».

La doctrine de Khomeyni, bien que profondément ancrée dans le chiisme se veut panislamique, elle appelle a l’union de l’Oummah (communauté des croyants musulmans). Dans les faits, la révolution islamique iranienne aura-t-elle un immense retentissement chez les mouvements islamistes sunnites.

Pourtant, très vite, l’élan utopique initial va se heurter au principe de réalité géopolitique, et à la lutte de la nouvelle République iranienne pour sa survie. Et c’est en Syrie (déjà) que vont se nouer certaines des contradictions dans lesquelles se débat toujours le pouvoir iranien. Dés 1979, une conjonction d’intérêts pousse Téhéran et Damas l’un vers l’autre, l’agression irakienne contre l’Iran de septembre 1980 transforme la proximité en alliance contre un ennemi commun dont la menace est perçue comme existentielle. Cette alliance implique naturellement que les deux régimes se soutiennent mutuellement contre leurs ennemis intérieurs.

Alliances croisées et discordance idéologique 

Or de 1977 à 1982 le régime d’Hâfez al-Assad est engagé dans une lutte à mort contre une insurrection déclenchée par une fraction de la branche syrienne de la confrérie des Frères Musulmans nommée Révolution islamique.

Cette insurrection est soutenue entre autres par l’Irak de Saddam Hussein.

On mesure ici la discordance idéologique de ces alliances croisées : régime séculier syrien et révolution islamique iranienne contre révolution islamique syrienne et régime séculier irakien.

La déception des islamistes syriens vis-à-vis de l’Iran est à la hauteur des premières espérances. Citons ici des extraits d’une interview donnée à l’hebdomadaire Al-Watan al-‘arabi (financé par l’Irak) par l’un des dirigeants de la Révolution islamique Adnân Sa’ad ed-Dîn[1]: « […] En ce qui concerne la révolution iranienne, je peux dire qu’à ses débuts, à l’époque du shah nous éprouvions une sympathie sans réserve à son égard. Quand Khomeyni était en France, il a réaffirmé à plusieurs reprises que l’Iran entretiendrait des relations amicales avec ses voisins et qu’il renoncerait à désigner le « Golfe Persique », pour le considérer désormais comme « Golfe Islamique ».

[…] Une fois arrivé au pouvoir, Khomeyni n’a rien réalisé de ce qu’il avait annoncé. Les textes constitutionnels, les communiqués, les articles montrent bien qu’il a suivi une voie tout à fait opposée, à caractère confessionnel[2] très marqué…

[…] Puis nous les avons vu amorcer leur rapprochement avec le régime de Hâfez al-Assad…»

Ils nous ont dit alors : « Nous ne pourrons pas continuer à entretenir des relations avec vous si vous poursuivez vos attaques contre le parti au pouvoir en Syrie[3]. Quand cesserez-vous de vous acharner sur cette question du confessionnalisme[4] ? ».

Lorsque le régime d’Assad père finit par écraser l’insurrection à Hama en Février 1982, Téhéran ne dit mot.

Néanmoins la rupture entre l’Iran et les mouvements islamistes sunnites ne fut jamais totale, doxa oblige.

« Axe de la résistance », l’alliance hétérogène

C’est bien sûr par le biais du plus petit dénominateur commun que les relations se poursuivirent : la lutte pour la libération de la Palestine. Ainsi le Hamas (branche palestinienne des Frères Musulmans) et le Jihad Islamique palestinien devinrent pour l’Iran le lien (le dernier ?) avec le panislamisme originel.

Ces deux organisations furent agrégées à une alliance trans-sectaire établie de concert par Damas et Téhéran dont elles étaient la légitimation panislamique, parce que sunnite justement.

Par-dessus tout, cette alliance hétérogène, connue sous la dénomination convenue d’« Axe de la résistance » a servi de paravent aux deux alliés engagés dans une politique régionale au caractère anti-sunnite de plus en plus marqué.

Depuis que la révolution en Syrie a dégénéré en guerre civile confessionnelle puis en guerre régionale totale, l’« Axe de la résistance », ce savant édifice, menace ruine. Ainsi lorsque les forces fidèles à Bachar al-Assad ont assiégé le grand camp palestinien d’al-Yarmouk en périphérie de Damas, a-t-on vu s’affronter d’anciens collègues, les combattants du Hamas soutenant les rebelles syriens contre du côté du régime le Hezbollah libanais (chiite), des membres de la force al-Qods du Corps des gardiens de la révolution iranienne (chiites aussi) et le F.P.L.P.CG (faction dissidente de Front populaire de Libération de la Palestine-Commandement général).

D’aucuns se sont réjouis de la défection du Hamas. En quelque sorte cette fois-ci le roi était nu et l’Iran apparaissait pleinement comme le champion de l’Axe chiite. Les aléas de la géopolitique ont déjà entraîné une réconciliation entre l’Iran et la direction du Hamas réfugiée à Doha au Qatar. Gageons cependant que nous ne sommes pas près de revoir de sitôt le Hezbollah en maître de guerre du Hamas.


[1] Al Watan al-‘arabi, N°270,16-22 avril 1982 in Michel Seurat, l’Etat de Barbarie, réédition PUF, 2012 Paris.

[2] Comprendre ici Chiite

[3] Le Ba’ath

[4] Il s’agit ici de la dénonciation par les Frères Musulmans du caractère « sectaire » alaouite du régime al-Assad.


Spécialiste du l'histoire du Proche-Orient comtemporain

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