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09H07 - jeudi 3 juillet 2014

« Le problème de la RCA n’est ni ethnique ni religieux, c’est de gouvernance et de juste répartition des richesses qu’il s’agit »

jeudi 3 juillet 2014 - 09H07

Fin mai, un regain d’une extrême tension en RCA, notamment la mise à sac d’une église et d’une mosquée au centre de Bangui, ne laissait rien présager de bon pour l’avenir de la transition et la sortie de crise centrafricaine. A partir de ces événements, Emmanuel Dupuy, président de l’IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe) explique les enjeux politiques et militaires sous-jacents et les défis auxquels font face un pays et des institutions exsangues.

 

KM5

Quartier KM5 à Bangui – avril 2014 © Alain Elorza

 

Selon les déclarations du Premier ministre centrafricain, des hommes politiques sont à l’origine des derniers événements survenus à Bangui, quel est votre point de vue ?

Le Premier ministre, André Nzapayéké, évoquait le fait que lors des récentes manifestations qui ont suivi la mise à sac d’une église et d’une mosquée au centre de Bangui, il y a eu un certain nombre de soulèvements plus ou moins « spontanés ». Il a évoqué détenir des preuves quant à une tentative d’un coup d’état au sein même de son cabinet et de celui de la présidente Catherine Samba-Panza, ayant à l’esprit le fait que le gouvernement actuel résulte d’une composition peu ou prou équilibrée entre anti-balaka et ex-Séléka. Il y avait ainsi au sein même de l’exécutif un certain nombre de personnes qui ne suivent pas le même agenda que la présidente. Ceci étant dit, il faisait aussi référence à des choses plus précises. Ces manifestations plus ou moins spontanées se sont tenues de manière exceptionnellement cadrée, ce qui ne s’est jamais produit à Bangui.

Pour la première fois des listes imprimées de tours de garde ont circulé, du matériel a été distribué, l’on a même évoqué l’instauration d’un système de jours de repos ! La radio N’déké Luka diffuse ainsi, depuis plusieurs jours, des messages de plus en plus appuyés contre les populations musulmanes. Ces « manifestations » auraient même été organisées ou appelées par des responsables politiques. L’ancien ministre de la défense de Bozizé, Jean-Jacques Demafouth, pourtant resté jusqu’à peu ministre-conseiller chargé des relations avec les Sangaris, la MISCA et le BINUCA, au sein du cabinet de la présidence, fait ainsi l’objet d’un mandat d’amener, délivré par le tribunal de grande instance de Bangui.

On a surtout vu parmi les manifestants le fils de l’ancien président Bokassa, Serge Bokassa, ancien ministre de la jeunesse et des sports, dont certains lui prédisent une entrée imminente au sein du cabinet de la nouvelle présidente et on évoque aussi le rôle qu’a pu jouer Jean-Francis Bozizé, le fils de l’ex-président, dans l’appel à manifester sur un argument très précis : le gouvernement actuel n’est pas en capacité d’empêcher la violence, les exactions et accessoirement, n’est pas en mesure d’arrêter le cycle de violence puisque l’attaque de l’église Notre-Dame de Fatima a fait 15 morts et qu’elle a déclenché celle qui a suivi, visant la mosquée de Bangui. C’est en tout cas le prétexte brandi par les « organisateurs » de ces manifestations, dans lesquelles auraient été vus quelques mercenaires ougandais.


Qui aurait intérêt à orchestrer cette violence dans les deux communautés ? À qui cela pourrait-il profiter ?

Cela profite évidemment à ceux qui veulent voir la présidente Samba-Panza quitter le pouvoir, c’est à dire les forces politiques résiduelles, celles qui existaient avant l’arrivée de la coalition Séléka au pouvoir en mars 2013. Sans forcément mettre tout le monde dans le même panier, il y a sans doute une certaine forme de complicité entre les forces issues de l’ancien président Bozizé et un certain nombre de nostalgiques de la coalition Séléka, c’est-à-dire des personnes qui ont mal accepté le fait que le président Djotodia ait été forcé à démissionner pour être remplacé par la présidente Samba-Panza, suite au sommet de la CEEAC, qui s’est tenue à N’Djamena en janvier 2014.

Dans ce contexte qui s’apparente à une situation insurrectionnelle, toute personne qui va arriver en assumant une certaine forme d’autorité, en réaffirmant la souveraineté nationale et la dignité perdue des forces armées centrafricaines, ne fera que déstabiliser un peu plus une transition fragilisée par l’inaction de la présidente et de son entourage. Cela confirme le fait que la présidente Catherine Samba Panza est sans doute bien plus affaiblie que nous le pensions, en tout état de cause à l’inverse de la légitimité dans laquelle la communauté internationale, France en tête, l’a drapée. Elle ne serait plus que la simple porte-parole d’une politique qui ne se décide plus à Bangui mais dans les pays voisins, que ce soit à N’Djamena, Brazzaville, Libreville ou au sein des instances internationales, eu égard au fait que l’on attend encore et impatiemment la présence des forces des Nations unies qui devraient néanmoins finir par arriver, mais pas avant septembre.

De plus, cet argument d’une internationalisation du conflit, pour ne pas dire une « onusation » du conflit – qui est néanmoins effective – pourrait expliquer les fortes présomptions de velléités de déstabilisation de la part de personnes qui pourraient armer et utiliser les milices. L’ex-coalition Séléka s’est d’ailleurs reconstituée le 11 mai dernier à l’aune d’un congrès qui s’est tenu à Ndélé, dans le nord du pays, en présence d’un certain nombre de responsables de l’état-major des FACA (Forces armées centrafricaines), dont le chef d’état-major général des armées, le général Joseph Zoundeiko, et au cours duquel les forces de l’ex-coalition Séléka ont décidé de se restructurer, autour d’une coordination politique provisoire.

Il y a donc effectivement une manœuvre autant « militaire » que « politique » en cours, d’un côté de la part des anti-balaka et donc des amis de l’ancien président Bozizé, et de l’autre côté d’un certain nombre de va-t’en-guerre au sein de la Séléka, qui souhaitent en découdre avec les anti-balaka mais aussi avec la communauté internationale qui les a forcé à quitter Bangui et de facto à perdre le pouvoir. C’est en priorité à eux que le regain de violence entre les communautés profite.

On comprend évidemment la crainte de la communauté centrafricaine d’une sorte de mise sous tutelle internationale, de dépossession des éléments de souveraineté et outils régaliens de l’état centrafricain. Mais il faut aussi avoir à l’esprit, l’état dans lequel se trouve le pays, cela fait six mois que la présidente a formé son gouvernement, et il n’y a pas eu une seule avancée. Ni en matière de recensement – malgré le fait que le processus électoral soit toujours fixé à février 2015 et n’ait aucune chance d’aboutir – ni au niveau du processus de réconciliation nationale, ou de reconnaissance des responsabilités en matière de crime de guerre ou actes réprimés par la justice internationale (CPI) ou locale, tant au cours de la prise de pouvoir par la Séléka entre janvier et mars 2013 et des exactions qui s’en sont suivies, que durant le processus de désintégration de la Séléka avec l’arrivée des forces françaises, avec l’opération Sangaris, en décembre 2013, qui ont mis à vif, peu ou prou, une opposition des deux partis en s’interposant.

Je ne crois absolument pas que les forces françaises (Sangaris) ou africaines (MISCA) en place fassent preuve de « partialité » comme cela a pu être dit, en ciblant notamment l’exemple des soldats burundais. Cette « partialité » est instrumentalisée. Par exemple, les critiques contre le Burundi sont avant tout des arguments aisément brandis par l’opposition contre la MISCA. D’un autre côté, le premier ministre a souligné que certaines forces étrangères, comme l’Ouganda, avaient tout à gagner à une déstabilisation du pouvoir centrafricain dans leur lutte d’influence sur la région, ce qui semble assez logique géopolitiquement parlant. Mais il ne peut pas y avoir de partialité de la part d’une force ou d’une autre au sein de la MISCA, du fait de la multiplicité des acteurs étrangers sur le territoire centrafricain. C’est avant tout une manière d’instrumentaliser l’une ou l’autre des parties.


Pourquoi les FACA ne sont-elles pas aux côtés des forces africaines et françaises ?

Elles n’ont plus d’existence propre dans leur capacité de maintien de l’ordre car elles ne sont pas suffisamment armées ni configurées pour assurer la protection ne serait-ce que de la ville de Bangui et ses 800 000 habitants (sans doute moins, eu égard aux mouvements de réfugiés). Mais elles sont de plus en plus et, de nouveau, plus systématiquement au côté des forces qui luttent pour le maintien de la paix en RCA.

La meilleure manière d’intégrer les FACA est, premièrement, de les armer au prorata de leurs missions. Il ne serait pas judicieux de les réarmer intégralement car elles sont composées de personnes des deux camps qui pourraient être tentées de prendre partie. La communauté internationale appelle donc de ses vœux l’établissement de patrouilles mixtes.

Si on veut avoir un processus inclusif de réintégration de tous les acteurs, notamment sécuritaires, on ne peut pas faire comme si les FACA ne devaient pas être armés. Encore une fois, la critique d’une mise sous tutelle serait alors véridique et la présidente perdrait de la crédibilité là où on lui demande de réaffirmer la souveraineté de son pays depuis sa prise de fonction. La communauté internationale regarde avec beaucoup d’attention la manière dont les FACA vont être réarmées mais l’objectif est de leur donner les moyens et les équipements qui permettent de réaffirmer leur mission, dans une logique de stricte suffisance, pas plus, pas moins ! L’on a même évoqué un éventuel contrat d’armement pour réarmer en équipement lourd les FACA, pourtant estimé à guerre plus de 5000 hommes : la présidence accuse, à cet effet, la communauté internationale de ne pas vouloir autoriser ce réarmement.

Il faut également avoir à l’esprit que les FACA sont composées de différentes branches. D’abord, la reconstitution de la force de gendarmerie centrafricaine est ainsi la première urgence car c’est elle qui doit être utilisée pour garantir la sécurité du quotidien et permettre une médiation avec la population civile, parmi laquelle un certain sentiment anti-MISCA et hostile à Sangaris progresse indéniablement. J’estime qu’une avancée substantielle doit être faite en prenant en compte et en re-responsabilisant les FACA, et c’est la raison pour laquelle Catherine Samba-Panza et les autorités centrafricaines ont symboliquement procédé dans les premiers de sa présidence, le 5 février dernier, une cérémonie officielle de renaissance des FACA – désarmées par les Sangaris et la MISCA – et qui a permis de réaffirmer la souveraineté politique, quoique toute symbolique, du gouvernement sur le militaire, bien que celle-ci ait été ternie par le lynchage d’un militaire musulman accusé d’avoir appartenu à la Séléka.

Autre dilemme que la présidente devra assumer, la co-existence d’états-majors parallèles. Ce sont ainsi constituées, début juin, à Bambari, les « Forces armées républicaines » qui semblent répondre aux ordres du général Dhaffane, qui préside ainsi toujours aux destinées de la Convention des patriotes pour le salut du Kodro (CSPK). Il avait été accusé d’avoir voulu prendre la tête d’un nouveau groupe armé, pour renverser Michel Djotodia en juin dernier. Il avait alors été limogé en juin 2013. Avec l’exil de l’ancien président Michel Djotodia au Bénin, le général Dhaffane est devenu le chef par intérim de l’ex coalition Seleka, désormais localisée dans la partie Est et Nord-est de la RCA.

L’on évoque ainsi le fait que quelques 700 ex-Séléka seraient bel et bien armés, dans Bangui, malgré les campagnes de récupération d’armes engagées par Sangaris.

La question des forces armées induit ensuite automatiquement la question des institutions. Si on recrée les FACA, il faut forcément que cela se fasse en tenant compte d’autres facteurs importants de légitimité institutionnelle, comme celle de l’Assemblée nationale dont le rôle est pour l’instant assumé par les 135 membres du Conseil national de transition (CNT). À côté de la restructuration des forces armées et de la responsabilisation des FACA, il faut impérativement que ces dernières s’inscrivent dans un cadre d’un contrôle politique et parlementaire plus exigeant, qui accompagne le processus de réforme des système de sécurité (RSS) et qui s’inscrit comme l’étape préalable à tout processus de démobilisation, désarmement et de réintégration (DDR) que le Premier ministre a justement appelé de ses vœux la semaine dernière.

La deuxième étape est donc naturellement d’élire un nouveau corps législatif, qui devrait s’appuyer davantage sur la Constitution du 27 décembre 2004, que sur la Charte constitutionnelle de transition du 18 juillet 2013, sur laquelle se base pourtant toute la légitimité du CNT, mais qui me semble quelque peu fragilisée par le fait que la composition politique du pays a considérablement évoluée depuis quelques mois. Il faut donc une nouvelle Constitution, et on en revient à la responsabilité première de la part de la communauté internationale : c’est à dire au fait que depuis six mois le processus de stabilisation et de reconstruction n’a pas été pensé de manière adéquate. Certains, à raison, se plaindront qu’il n’a pas avancé d’un iota. On pense davantage à l’élection présidentielle, comme la solution miracle, sans penser à l’élection législative, et sans avoir même procédé à une pourtant indispensable campagne de recensement tant électorale que civique. On envisage le réarmement des FACA sans tenir compte des capacités de surveillance qui vont permettre de les contrôler pour faire en sorte qu’il n’y ait pas de débordements.

Dans ces conditions erratiques, on peut considérer que les Nations unies seront là pour dix ans, que le contingent policier qui, au sein de la MISCA est déjà composé de plusieurs centaines de policiers et gendarmes et qui devrait avoisiner les 1000 hommes au sein de la future MINUSCA, va se substituer à la souveraineté et à la garantie de la sécurité intérieure qui devrait pourtant être assurée par les FACA. Tout indique que l’on devrait assister à un processus de mise sous tutelle comme on a pu l’avoir au Timor-Est (qui a pourtant fonctionné) ou comme celui, qui en RDC, occupe plus de 17 000 casques bleus et ce depuis 1992, sans réel succès.


Comment envisageriez-vous la sécurisation de la RCA et le processus de désarmement ?

Il y a deux solutions. Les Centrafricains pourraient passer par un processus de justice transitionnel du type « vérité et réconciliation », sur le modèle exemplaire de l’Afrique du Sud, ou en s’inspirant de celui mis en place – pour l’instant plus laborieusement – en Côte d’Ivoire, sous l’égide de l’ancien Premier ministre Charles Konan Banny.

Cette étape visant à tenir compte du passé, sans en occulter les responsabilités individuelles ou collectives, permettrait aux Centrafricains de redevenir souverains et de désigner les responsabilités des deux camps par eux-mêmes. Comme nous sommes pour l’instant très loin de cette utile réflexion, il faut que ce processus inclusif s’inscrive dans une logique de facilitation qui prenne en compte le cadre fixé par les différents médiateurs présents dans la crise centrafricaine (aux premiers chefs desquels, le médiateur congolais, Denis Sassou-N’Guesso, Ali Bongo, en sa qualité de président de la Communauté « conomique et monétaire de l’Afrique centrale – CEMAC, ou encore le président tchadien, Idriss Déby qui préside aux destinées de la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale – CEEAC). J’y rajouterai volontiers l’Organisation de la coopération islamique (OCI) dont le médiateur, Cheikh Tidiane Gadio, ancien ministre des Affaires étrangères du Sénégal, est de plus en plus présent à Bangui.

Mais ce n’est pas suffisant, il faut multiplier et agréger les nombreuses initiatives non institutionnelles, dont celles engagées au niveau de la Communauté de Sant’Egidio à Rome, qui a donné naissance au Pacte républicain, signé en novembre dernier à Bangui ; ou encore au niveau de la diaspora, ici à Paris (suite à une initiative conjointe prise par l’Institut de Recherche et d’Etudes Africaines IREA-Maison de l’Afrique et l’Institut Prospective et sécurité en Europe – IPSE) qui vont dans le même sens : à savoir celui de la réconciliation, de la mise en place d’une justice transitionnelle et de la désescalade du conflit.

Grâce à cela, il est peut-être possible d’arriver à une plateforme de transition politique, religieuse, économique et sociale plus structurée. Celle-ci pourrait prendre la forme d’une certaine convergence politique qui permette aux Centrafricains d’avoir accès à des élections libres et transparentes, comme l’y incite les dernières résolutions onusiennes, dont la 2734 du 28 janvier dernier et 2149 d’avril dernier.

In fine, le problème de la Centrafrique n’est ni ethnique ni religieux – bien que ces considérations se soient superposées a des problèmes politiques. Il s’agit d’un éternel problème de gouvernance, d’insuffisante prise en compte de la juste répartition des richesses, pourtant considérables et omniprésentes sur ce territoire, et qui est un problème propre à l’Afrique.

Il n’y a pas d’autorité politique décentralisée effective, les préfectures, les mairies et les tribunaux locaux sont quasi-inexistants. La RCA n’a ni cadastre, ni droit foncier, n’a pas actualisé son droit minier.

Une Autorité nationale des élections (ANE) sous l’autorité de l’ancien ministre des affaires étrangères, Dieudonne Kombo-Yaya, a bien été mise en place, en avril 2014, dans l’esprit du cadre de concertation. Mais, hormis des subventions « plastrons » émanant de la communauté internationale, dont les 200 000 euros promis par la France, rien, concrètement, ne permet de penser que le respect de la chronologie électorale, ne soit, d’ici début 2015, un élément suffisamment crédible pour asseoir de manière pérenne, la paix et la stabilité en RCA.

Tant que ce type d’institutions et éléments constitutifs des droits fondamentaux des citoyens ne fonctionneront pas de manière efficace, rien ne sera réglé.

Propos recueillis par Anissa Duport-Levanti

Journaliste