Monde / World
Egypte /
09H02 - lundi 17 février 2014

La France et l’Egypte : une passion réciproque (5/5)

lundi 17 février 2014 - 09H02

Et la France dans tout cela ? Si elle n’a pas la même influence que les États-Unis ou l’Arabie saoudite, la France joue un rôle particulier dans l’esprit des Égyptiens qui considèrent – et espèrent – que les Français pourraient mieux comprendre que d’autres l’Égypte et les Égyptiens. « Les Égyptiens ont besoin des Américains mais ils aiment les Français », comme le confie un haut diplomate.

 

Mustapha El-Gendy, l'un des leaders de l'opposition égytienne

Mustapha El-Gendy, l’un des leaders de l’opposition égytienne

 

 

Sans remonter à Napoléon, sans invoquer les références égyptiennes de l’art populaire en France (Christian Jacq, Astérix et Cléopâtre, OSS 117, Blake et Mortimer), la France compte encore pour les Égyptiens : le grand imam d’Al-Azhar et son conseiller spécial ont tous deux étudié en France à la Sorbonne. La France a laissé – et imprègne encore – une tradition juridique qui se vit encore avec de nombreux organismes de recherche et d’enseignement comme l’Institut du droit des affaires internationales de l’université basé au Caire et qui accueille chaque année plus de 300 étudiants francophones.

 

La France et l’Égypte, dans le même bateau

 

« La France a choisi le camp des Frères musulmans » : c’est le reproche que l’on entend le plus souvent dans la bouche des Égyptiens rencontrés. « Et venant de la patrie des droits de l’homme, nous ne le comprenons pas », nous confie Mustapha El Gendy, ancien opposant à Moubarak, député au parlement pan-africain, industriel dans le tourisme, grand francophile et l’un des leaders de la mobilisation avec les jeunes depuis 2011. « Vous devez comprendre ce que la jeunesse égyptienne a voulu dire au monde : nous ne voulons pas des Frères musulmans car ils ont voulu détruire, vendre, découper et diviser l’Égypte. C’est une réaction patriotique qui nous a poussé à démettre un président certes élu mais qui voulait détruire notre pays ».

En décembre dernier, lorsque la France a organisé le sommet France Afrique pour la paix et la sécurité, l’Égypte n’a envoyé qu’un sous-secrétaire d’État et il n’a fait qu’un passage éclair.

« François Hollande serait inspiré de revenir rapidement en Egypte pour renouer avec l’Egypte et faire le pari de l’Islam modéré sur la scène internationale. La France serait inspirée si elle regardait moins du côté des milliards que lui font miroiter les Qataris et les Saoudiens, et si elle comprenait que ce qui se joue au Caire la concerne directement : la victoire d’un Islam modéré, de l’Islam tout simplement contre les islamistes se joue autant au Caire qu’elle concerne l’intégration des musulmans de France et la paix dans les cités françaises. Combien de Français et d’Européens sont  tombés dans l’islamisme radical et viennent se faire sauter en Libye, en Syrie, dans le Sinaï ? Nous sommes dans le même bateau » ajoute Mustapha El Gendy. C’est aussi le message insistant que veulent délivrer les Egyptiens à leurs amis français.

 

L’avenir appartient-il encore au peuple ?

 

L’Égypte est encore si fragile : elle n’est pas tout à fait mûre pour vivre en démocratie représentative et il lui manque de grands leaders politiques civils. Les rêves d’une troisième voie entre les islamistes et l’armée semblent encore lointains. L’Égypte est sous perfusion de l’Arabie saoudite qui a donné 23 milliards de dollars l’an passé pour éviter la banqueroute. Les dirigeants égyptiens se sentent aussi encerclés de toutes parts : l’anarchie à l’ouest en Libye, le désert du Sinaï infesté de terroristes et la bande de Gaza à l’est, le Soudan islamiste au sud. C’est aussi en fonction de cette donnée régionale que doit se comprendre la reprise en main par l’armée du sort de l’Égypte.

Pendant que la Tunisie a su adopter sa Constitution à pas de velours, réussissant à échafauder un compromis pacifique entre islamistes d’Ennhada et forces progressistes, l’Egypte a manifestement choisi un autre voie : l’alliance entre l’armée et le peuple égyptien contre une autre Egypte que les Frères musulmans étaient en train d’imposer à marche forcée.

La clé de l’avenir appartiendra au peuple égyptien : si le futur président Al-Sisi déçoit les jeunes, déçoit cette mère qui brandissait son effigie sur la place Tahrir le soir du référendum, le retour du balancier sera terrible. Les Frères musulmans ont acheté le peuple avec du sel, de l’huile et des sermons. C’est avec du pain et du travail que le nouveau pouvoir pourra offrir aux Egyptiens le projet que la révolution du 25 janvier leur a fait exprimer publiquement.

Au fond, c’est peut-être Mustapha El Gendy qui a raison : « ne comptez ni sur Al-Sisi ni sur le prophète. Avec les jeunes de Tahrir, nous créons le mouvement « Kaderoun », ce qui veut dire « nous sommes capables ». La version égyptienne du « Yes we can » obamien. Leur idée : réunir un million de volontaires pour donner deux heures par semaine de bénévolat pour aider les plus pauvres et les illétrés qui sont des millions en Egypte. C’est avec eux que le chant de la liberté pourra souffler enfin dans les champs et dans les rues d’Egypte.

Sommaire :

Mardi 11 février : L’Égypte déchirée entre liberté et terrorisme et Une certaine idée de l’Égypte

Mercredi 12 février : Une démocratie armée

Jeudi 13 février : L’Islam contre les islamistes

Vendredi 14 février : Les « crimes » des Frères musulmans

Lundi 17 février : La France et l’Égypte : une passion réciproque

Mardi 18 février : « Il faudra du temps pour sortir d’un système dominé par l’armée ». Entretien avec Agnès Levallois, spécialiste du Moyen-Orient

Jeudi 20 février : « L’Egypte ne peut se comprendre sans prendre la mesure du rôle qu’y joue l’armée ». Entretien avec Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE)

 

Directeur de la publication