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13H38 - samedi 11 janvier 2014

Dieudonné : une victoire contre l’antisémitisme ?

samedi 11 janvier 2014 - 13H38

Le Conseil d’Etat, plus haute juridiction française, vient de confirmer à deux reprises la décision d’interdiction du spectacle de Dieudonné à St-Herblain, à Tours et au fur-et-à mesure dans toutes les villes où il devait se produire. Le spectacle « Le Mur » ne devrait donc plus être joué. Dieudonné peut encore attaquer sur le fond et porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme, qui pourrait en dernier ressort lui donner satisfaction… mais pas avant trois à cinq ans.  Dans cette hypothétique attente, Manuel Valls peut estimer que « la République a gagné ».

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Dieudonné M’bala M’bala

 

La justice donne donc raison à Manuel Valls. L’artiste ne s’est pas produit à Nantes pour le premier spectacle de sa tournée et ne se produira sans doute pas dans d’autres villes de France. Interdire les spectacles de Dieudonné revient-il à bafouer la liberté d’expression ?

Manuel Valls répondait par la négative, arguant d’une menace de trouble à l’ordre public en raison de « l’émotion causée par l’atteinte au respect de la dignité de la personne humaine ».

Infirmant la position du tribunal administratif de Nantes qui avait autorisé le spectacle de Nantes au nom de la liberté d’expression, l’arrêt du Conseil d’Etat a estimé que Dieudonné était un récidiviste et qu’au vu des propos qu’il avait tenu dans ses spectacles précédents, il était presque certain qu’il recommencerait si l’autorisation de se produire lui avait été donnée. Cet arrêt risque de faire jurisprudence et nul doute que les adversaires de la liberté d’expression sauront en faire bon usage.

La polémique est donc close –  temporairement ? – et il était temps car depuis trois semaines, l’actualité en France ne se résumait plus qu’à la « quenelle de Dieudonné », ce geste présenté comme un signe de reconnaissance par des partisans de l’anti-système et considéré par de nombreux observateurs comme un salut nazi inversé. Dieudonné lui-même expliquait en 2009 que « glisser une quenelle dans le fion du sionisme est un geste qui me tient particulièrement à cœur ». Dieudonné est particulièrement nuisible en mélangeant soigneusement ses positions antisionistes qui, si on peut ne pas les partager, sont politiquement défendables, avec des accents clairement anti-juifs et antisémites en tout point indignes, délictueux et répréhensibles.

Le geste de « la quenelle » est d’ailleurs reproduit tant par des personnalités que par des anonymes, qui l’assument pleinement mais rejettent l’accusation d’antisémitisme. Les vidéos de l’artiste ont une large audience sur YouTube (près de trois millions de visionnées) et ses spectacles font systématiquement le plein. Il est fort à parier qu’avec ce focus médiatique, son audience va encore s’accroître. Soulignons toutefois que les spectateurs sont loin d’être tous antisémites. La plupart revendiquent le droit à rire de tout, même de la Shoah. Ils sont nombreux à considérer que l’on est prompt à dénoncer des propos sur la Shoah plutôt que des paroles discriminantes vis-à-vis des musulmans ou de l’esclavage.

Cette idée vise à introduire une notion de concurrence mémorielle entre différents moments sombres de notre Histoire. Ses défenseurs soulignent également que Dieudonné n’est pas le premier à rire des Juifs et citent ainsi Pierre Desproges et son sketch « Les Juifs ».        Seulement, peut-on encore considérer Dieudonné comme un humoriste ? Là où le doute n’était pas de mise avec Pierre Desproges, on peut considérer que Dieudonné est sorti du registre de l’humour et que ses prises de parole sont guidées par son obsession des Juifs.

 

 

Une proximité avec l’extrême-droite

 

 

En effet, il multiplie les provocations depuis plusieurs années, n’hésitant pas à s’afficher tantôt avec Alain Soral, un ancien membre du comité central du Front national qui se veut « de la gauche (sur le) travail et de droite (sur les) valeurs », qui a quitté le FN en 2009 pour fonder Egalité et Réconciliation. Enfin, Alain Soral et Dieudonné ont constitué ensemble une liste « antisioniste » aux élections européennes de 2009…

 

Autre fréquentation douteuse de Dieudonné, Robert Faurisson, un militant négationniste, proche de l’extrême droite, lui aussi, devenu célèbre pour avoir déclaré  que n’avait « jamais existé de chambres à gaz homicides chez les Allemands. Pas même à Auschwitz, vraiment dans aucun camp ». L’homme participe aux spectacles de Dieudonné qui lui a remis le prix de « l’infréquentabilité » en 2009… Tout cela concourt à penser que Dieudonné n’est plus dans le registre comique mais que ses propos sont davantage politiques.

 

 

Y avait-il d’autres solutions ?

 

On peut pour autant regretter la prise de position du ministre de l’intérieur. Y avait-il besoin de diffuser une circulaire générale, quitte à faire passer Dieudonné pour une victime ? En outre, pourquoi ne pas avoir agi plus tôt, Dieudonné usant de ces propos depuis plusieurs années… Pour justifier son action, Manuel Valls s’est appuyé sur une décision du Conseil d’Etat du 27 octobre 1995 qui avait validé l’interdiction d’un spectacle de « lancer de nains », reconnaissant que la dignité de la personne humaine était une composante de l’ordre public.

Pourquoi créer un nouveau dispositif juridique quand le droit permet déjà de sanctionner des propos antisémites ? En effet, la loi Gayssot du 13 juillet 1990 a pour objet de «réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe», ajoutant  que «toute discrimination fondée sur l’appartenance ou la non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion est interdite ». Ceci est puni d’une peine d’un an d’emprisonnement et de 45  000 euros d’amende ou de l’une de ces deux peines seulement. Pour cela, il aurait fallu laisser jouer le spectacle, au risque de laisser se propager l’antisémitisme. 

Dieudonné fait également l’objet d’une procédure On a appris en outre ces derniers jours que Dieudonné était soupçonné de blanchiment pour avoir envoyé plus de 400 000 euros au Cameroun alors qu’il doit encore 200 000 euros sur les 800 000 euros d’amendes impayées au Trésor Public. Une enquête est en cours et si ces faits étaient avérés, cela pourrait lui valoir une condamnation à trois ans de prison ferme et 45 000 euros d’amende.

Au final, avec cette polémique, plus personne ne pourra dire ignorer la signification du geste de la « quenelle » ou se rendre aux spectacles de « l’humoriste » Dieudonné en affirmant ignorer que l’on y fait de la propagande antisémite.                                                                         Comme l’a affirmé Manuel Valls, « le combat politique » continue. Désormais le ministre de l’intérieur veut agir sur la diffusion de ses videos sur internet. Autant sur Dailymotion, cela ne devrait pas être difficile puisque c’est un opérateur français autant sur YouTube, qui ne répond pas aux mêmes critères, ce devrait être plus compliqué. On se souvient de la bataille qu’a mené il y a quelques mois l’Union des Etudiants Juifs de France (UEJF) contre Twitter après l’apparition du #Unbonjuif. Le réseau social a été contrait par la justice à livrer l’identité des auteurs de ces messages, mais pas à les retirer.

Il faut en tous cas répondre à ceux qui expliquent avoir « mangé de la Shoah jusqu’à la terminale » que la raison pour laquelle on en parle autant est que pour la première fois dans l’Histoire, dans de telles proportions, un peuple a été exterminé en raison de son appartenance à une communauté et que ce crime a été commis sur notre continent et concerne notre Histoire commune.

Pour autant, la même sévérité doit être réclamée pour toutes les atteintes à la dignité d’autres communautés, par exemple en cas de négation de l’existence du génocide arménien ou rwandais.

Hasard du calendrier, le parquet de Paris a indiqué hier que désormais les auteurs d’actes antisémites pourront être condamnés à effectuer un stage de sensibilisation au Mémorial de la Shoah. Pourrait-on de la même manière systématiser un voyage d’études à Auschwitz pour ne pas oublier ? Ainsi, peut-être évitera-t-on de futurs Dieudonné.

 

Rédacteur en chef