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11H54 - mardi 12 mars 2013

A Genève, plusieurs milliers de Tamouls manifestent devant l’ONU

mardi 12 mars 2013 - 11H54

Trois ans après la fin de la guerre civile au Sri Lanka, les exactions contre le peuple tamoul continuent. La diaspora réunie devant le siège de l’ONU demande l’arrêt du génocide et l’indépendance du territoire tamoul, des revendications jusqu’à lors restées lettre morte.

 

 

 

« Aujourd’hui, le monde entier est au courant de ce qui s’est passé au Sri Lanka et pourtant, c’est ce même monde qui demeure silencieux. Nous, le peuple Tamoul, nous la jeunesse tamoule, sommes déterminés à obtenir gain de cause pour les injustices commises par l’Etat sri-lankais ». Banujah Mageswaran s’est adressée à plusieurs milliers de ses compatriotes réunis lundi 4 mars à Genève, devant le siège de l’ONU qui tenait la semaine dernière son vingt-deuxième Conseil des Droits de l’Homme. Membre de l’organisation des Jeunes Tamouls de France, la jeune femme est venue de Paris pour demander la reconnaissance du génocide, la justice et l’indépendance. Un appel à la Communauté internationale que la diaspora tamoule renouvelle pour la cinquième fois en trois ans.

 

Reconnaissance

 

 

100 000 morts et au moins autant de disparus, c’est le bilan approximatif que dresse l’ONU de trente ans de guerre civile au Sri Lanka, opposant le Gouvernement dominé par la majorité cinghalaise à l’armée séparatiste des tigres de libération de l’Îlam Tamoul. « On ne saura sans doute jamais combien de civils ont péri dans les derniers mois du conflit » expliquait en 2009 John Holmes, Secrétaire Général Adjoint des Nations Unies. Encouragés à fuir par le gouvernement sri-lankais, les observateurs de l’ONU ont quitté le pays en septembre 2008, ouvrant la voie au massacre de dizaines de milliers de civils dans les régions historiquement occupées par les Tamouls, au Nord et à l’Est du pays. Les Nations Unies, mises au pied du mur par plusieurs rapports d’ONG, ont fini par admettre leur culpabilité dans la non-assistance à la population : « de nombreux employés de l’ONU n’ont pas estimé qu’il était de leur responsabilité d’éviter la mort de civils », lisait-on dans un rapport de l’organisation publié en novembre 2012. Aujourd’hui, le peuple Tamoul réclame la reconnaissance du génocide perpétré à huis-clos par l’Etat sri-lankais. Un crime que le rapport de la Lessons Learnt and Reconciliation Commission, produit par le gouvernement de Colombo et servant de base aux travaux du Conseil des Droits de l’Homme, refuse de reconnaitre.

 

 

Justice

 

 

Pour le professeur Jude Lal Fernando, modérateur à la Conférence Internationale de l’Îlam Tamoul organisée en amont de la manifestation, le conflit remonte à la décolonisation de 1948, lorsque les colons britanniques en partance ont amalgamé les communautés de l’île et donné le pouvoir au peuple cinghalais majoritaire, « un pouvoir numérique renforcé par une construction idéologique leur accordant une supériorité morale » précise le professeur, lui-même cinghalais. Jude Lal Fernando présente la condamnation judiciaire comme un rempart potentiel aux ambitions génocidaires du gouvernement sri-lankais et, dans « un conflit où le silence du monde a valu approbation », il lance « un appel aux Etats les moins complices pour aider le peuple Tamoul à obtenir justice ». Un appel auquel a répondu la député française et ancienne ministre Marie-George Buffet, militant depuis deux ans pour la saisine de la Cour Pénale Internationale. « Je ne peux que me réjouir de ce que la France ait exprimé son inquiétude face à la faiblesse de l’Etat de droit au Sri Lanka. Mais cela ne suffit pas. (…) Nous savons que la communauté internationale peut faire plus, et que la France aussi peut faire plus pour faire respecter les droits humains. », confie-t-elle lors de la conférence. Le Sri Lanka n’étant pas partie à la CPI, seul le Conseil de Sécurité de l’ONU pourrait potentiellement saisir le tribunal de La Haye, une hypothèse aujourd’hui peu probable. D’autres intervenants ont évoqué une exclusion du Commonwealth, jugée « plus envisageable à court terme » par le député canadien Jim Karygiannis.

 

 

Indépendance

 

 

99% des recommandations faites par le rapport de Colombo auraient déjà été mises en oeuvre, selon le Ministre sri-lankais des Droits de l’Homme Mahinda Samarasinghe, qui demandait la semaine dernière aux Nations Unies de juger son pays sur les efforts mis en œuvre depuis la fin du conflit. Beaucoup d’analystes tablent pourtant à une continuation de la guerre par d’autres moyens. Som Prakash Singh, élu indien de l’Etat du Bihar, parle d’un génocide déguisé se traduisant par trois mécanismes : l’amputation des capacités agricoles en territoire tamoul par l’occupation militaire des terres, le tarissement de la pêche par l’utilisation abusive des filets, et la promotion d’une politique de planning familial pour limiter les naissances dans le Nord et l’Est du pays. « Les arrestations et les disparitions d’opposants politiques se poursuivent et de nombreux obstacles empêchent les actions humanitaires internationales d’agir dans les provinces du Nord et de l’Est, plaçant la population tamoule dans un grand dénuement », ajoute Marie-George Buffet. Quelques députés tamouls ayant fait le déplacement du Sri Lanka confient risquer leur vie en venant s’exprimer à Genève. Mais ils disent venir réclamer un référendum pour l’autodétermination, vital à la survie de la nation Tamoule. Une demande exprimée à l’ONU qui se heurte, entre autres, aux positions américaines qui privilégient une issue diplomatique au conflit, et indiennes, qui craignent un réveil des aspirations indépendantistes des tamouls du Sud du pays. Pourtant, « un Etat tamoul de facto a bien existé de 1995 à 2009 », rappelle la jeune Tamoule de France Banujah Mageswaran, « il était progressiste et laïque, il avait abolit les castes et favorisé l’égalité entre les hommes et les femmes, l’instruction publique et la santé pour tous ».

 

Léo Gack