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07H14 - mercredi 23 janvier 2013

L’Afghanistan d’ici et au-delà de 2014 : incertitudes institutionnelles et politiques… La chronique d’Emmanuel Dupuy

mercredi 23 janvier 2013 - 07H14

 

 

 

L’élection présidentielle afghane qui devrait voir la succession du président Hamid Karzai enfin engagée aura bien lieu en avril 2014. Selon la Constitution de 2004, ce dernier, qui termine son troisième mandat consécutif, ne peut se représenter.

 

 

 

 

Hamid Karzai[/caption]

L’enjeu de la transition est autant gagé sur le retour de la sécurité au quotidien que sur la capacité des Afghans à assurer une succession acceptable par le plus grand nombre d’Afghans au président Hamid Karzai.

La perspective des futures élections présidentielles (2014), législatives et locales (2015) semble néanmoins aussi dessiner un nouveau paysage politique afghan autour de coalitions politiques multi-ethniques.

Il en va ainsi de responsables politiques tadjiks et ouzbeks, qui se sont rassemblés sous la bannière du « Front national du Nord » crée en janvier 2012 autour de Ahmad Zia Massoud, ancien vice-président d’Hamid Karzai et frère d’Ahmad Shah Massoud, du leader ouzbek Abdul Rashid Dostum, du chef hazara du parti Shia Hezb-e Wahdat, Haji Mohammad Mohaqiq et d’Amrullah Saleh, l’ancien chef des services de renseignement afghans (NDS).

Il en va de même avec la coalition « Espoirs et changements » lancée en mai 2011 autour d’Abdullah Abdullah, l’ancien ministre des Affaires étrangères et vaincu « honorable » du dernier scrutin de 2009, fort de plus de 32% des voix afghanes.

 

 

L’hypothèque talibane

 

En parallèle, semble se profiler la perspective de négociations directes et approfondies entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les talibans : chacun à son propre rythme, sans réelle coordination du reste, et surtout avec ses propres canaux. Il en résulte une incapacité à savoir qui détient réellement la clé de l’avenir afghan.

Certains analystes n’hésitent pas d’ailleurs à rappeler que le mouvement taliban n’est nullement unitaire. Certains y prônent un Djihad à but national (tels que le Mollah Omar ou Gulbuddin Hekmatyar) visant à reconquérir un pouvoir perdu en 2001 ; d’autres, tels que Djalâlouddine Haqqani ou les islamistes ouzbeks du MOI (Mouvement Islamique d’Ouzbekistan) revendiquent le maintien d’une stratégie de Djihad international, de part et d’autres de la Ligne Durand(du nom de la frontière délimitant l’Afghanistan et le Pakistan – objet de litige entre Kaboul et Islamabad – et matérialisant les limites occidentales de l’Empire britannique des Indes à la fin du 19ème siècle), voire au-delà, sur l’ensemble du territoire du Turkestan.

Dans ce contexte incertain, l’Arabie Saoudite a d’ailleurs renouvelé ses offres de services pour servir de facilitateur ! Hillary Clinton l’a d’ailleurs avoué sans ambages : « pour faire la paix, il faut mieux être deux »…

Reste à savoir si la Secrétaire d’Etat américaine avait en tête les talibans ou leurs soutiens pakistanais, notamment la nébuleuse des services de renseignement, au premier chef de laquelle la Direction pour le renseignement inter-service (Inter-Service Intelligence – ISI), tutrice plus ou moins ostensible de la mouvance talibane et des organisations terroristes qui combattent la coalition et le gouvernement de Kaboul.

Il n’est pas impossible de penser néanmoins que le Pakistan vise à renforcer les talibans dans la perspective de ces nébuleuses négociations, notamment en vue de leur réintégration dans le jeu politique afghan post-2014, c’est-à-dire quand le plus gros des 130.000 hommes de la FIAS aura quitté le pays.

 

Et la France dans ce jeu diplomatique ?

 

On le sait, la France semble un peu à la traîne quant à ces perspectives post-2014. Tout juste trouve-t-elle pertinent de faire rencontrer et dialoguer les acteurs de la scène politique afghane dans la « convivialité stratégique » de l’Orangeraie du Château de Chantilly !

Une réunion qui se voulait pourtant, confidentielle, à l’invitation du gouvernement français, de cette opposition éparse s’est tenue à Paris, fin juin dernier, dans le but de ne présenter aux présidentielles de 2014 qu’un candidat accepté par toutes les parties afghanes. Une réunion, sur le même modèle s’est tenue de nouveau, à Chantilly, mi-décembre dernier…

 

Enjeux stratégiques


L’on est en droit de se demander si l’option, légitime et réaliste, visant à faire émerger à la fois une succession à Karzai comme à offrir une alternative au retour des talibans à Kaboul, sera aussi privilégiée par nos partenaires otaniens de la coalition ?

Ces derniers, comme évoqué précédemment, continuent, au contraire, de penser que le dialogue direct avec les Shuras de Quetta et Peshawar, le Hezb-e-Islami (HIG) et le réseau Haqqani est la solution à une transition « en douceur ».

N’aurait-il pas mieux valu ne pas participer aux négociations directes avec la mouvance talibane, tant que celle-ci n’aura pas souscrit aux conditions posées par le plan de réconciliation nationale – tel qu’il a été rappelé lors de la conférence pour la paix du 22 septembre dernier à Kaboul ?

Ces conditions sont pourtant claires : renonciation à la lutte armée ; respect de la Constitution ; preuve d’aucun lien avec Al Qaeda ; respect des droits des femmes et des minorités ; restitution des armes en leur possession.

Nombre de think tanks, tels que l’International Crisis Group de Bruxelles, ou encore le Royal United Services Institute (RUSI) de Londres, ou encore le chercheur français du CERI, Gilles Dorronsoro, n’hésitent néanmoins plus à évoquer une « stratégie gagnante des talibans » qui les ramèneraient inexorablement au pouvoir à Kaboul.

L’étude la plus détonante, « Perspectives talibanes sur la réconciliation », émane de quatre chercheurs du RUSI (Michael Semple, Theo Farell, Anatol Lieven, Rudra Chaudhuri) qui, en septembre dernier, sous couvert d’interview avec quatre hauts responsables insurgés afghans, posent des conditions précises pour un cessez-le-feu acceptable – du point de vue des insurgés : les quatre talibans qui se sont confiés aux experts du RUSI affirment être prêts à se désolidariser d’Al-Qaida, voire à aider les Occidentaux à les chasser d’Afghanistan. En échange de quoi, ils accepteraient ainsi une présence américaine sur cinq bases afghanes au-delà de 2014 – telle que le prévoit l’accord stratégique Etats-Unis / Afghanistan ratifié par le Parlement afghan en avril dernier – à condition que les militaires américains n’interfèrent pas dans la vie religieuse et politique du pays ; enfin, ils se disent prêts à un cessez-le-feu dans le cadre d’une solution globale du conflit, pourvu que cela ne soit pas interprété comme une capitulation de leur part.

On le comprend, le contexte général à Kaboul semble confirmer que la sortie de crise réside autant dans le passage de relais entre l’OTAN et les autorités afghanes qu’entre la communauté internationale et les puissances régionales avoisinantes.

 

Le rôle délicat de la communauté internationale


Ces dernières, qui se sont réunies il y a quelques mois en Chine, sous l’égide de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), puis à Kaboul en juin dernier, dans le cadre de la Conférence « Heart of Asia » confirment que l’Afghanistan se cherche une place dans le cadre de l’intégration régionale centrasiatique et les aspirations à la constitution d’un nouveau partenariat géopolitique et géo-économique eurasiatique, à l’instar des déclarations récentes de Dmitri Medvedev et Vladimir Poutine.

Ces voisins confirmeront très certainement cet intérêt en proposant, a l’instar de l’Inde, de poursuivre la formation militaire prodiguée pour l’heure par les forces de l’Otan. Les Chinois et les Russes regardent eux aussi avec intérêt un marché d’armement de forces de sécurité qui seront portées à hauteur de 230.000 hommes d’ici 2017.

Bref, nos partenaires afghans ont légitimement raison quand ils indiquent que nous risquons de « manquer » notre sortie si nous ne préparons pas nous aussi la suite, c’est-à-dire la période de transformation du pays qui va s’ouvrir en 2014 et qui, à l’horizon 2025, nécessitera une capacité de prospective économique que la France aurait dû engager depuis longtemps, à l’instar de nos amis allemands ou italiens.

Ce ne sont hélas pas les maigres mobilisations d’entreprises françaises (aucune n’est présente en Kapisa ou en Surobi alors que la France y a investi à travers son Pôle de stabilité plus de 30 millions d’euros), encore moins les balbutiements ratés de l’approche globale de la France, mêlant perspectives de stabilisation et actions civilo-militaires associées au dispositif militaire de la France, qui vont contribuer à assurer et à pérenniser notre place en Afghanistan.

Pour rappel, la France n’est que le 21èmebailleur international. Elle n’est que le 24èmepays contributeur, alors qu’elle possédait – avant le retrait – le 4ème plus important contingent militaire (à peu près 4.000 soldats) !

Nos alliés ont, quant à eux, résolument choisi de transformer une décennie de présence militaire en un engagement économique durable : l’enjeu est considérable, l’on parle d’un potentiel de 1.000 à 3.000 milliards de dollars rien que pour le secteur minier.

 

Partir trop tôt et ne pas réussir à préparer le continuum entre sortie de crise et gestion post-conflit aurait comme corollaire principal, en effet, de ne plus avoir notre mot à dire pour l’Afghanistan de demain et l’Asie centrale d’après-demain. Le Turkestan, appellation russe pour l’Asie centrale, est pourtant déjà le poumon vital d’une mondialisation, orientale et continentale.

 

Emmanuel DUPUY, Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), est spécialiste de géopolitique.

Professeur de géopolitique et Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE)