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10H40 - lundi 17 octobre 2011

Mayotte (France) : témoignage d’une habitante, Aude Courayer, au cœur d’un conflit social

lundi 17 octobre 2011 - 10H40

Depuis 3 semaines, l’île française de l’archipel des Comores dans l’océan indien s’embrase de manifestations et de revendications contre la vie chère. Des ripostes musclées des forces de l’ordre, la visite éclair vendredi dernier de Marie-Luce Penchard, ministre de l’Outre-Mer, et les quelques mesures annoncées, n’ont pas calmé les esprits.

Mercredi, un manifestant est mort, probablement d’une crise cardiaque. Les voix s’élèvent pour demander le départ du préfet, Thomas Degos, jugé trop brutal depuis le début des événements.

Mayotte compte 186.000 habitants. A la suite d’un référendum le 29 mars 2009, Mayotte est devenue un département d’outre-mer le 31 mars 2011.

Témoignage d’Aude Courayer, habitante de Mayotte, qui tient à sensibiliser la métropole au sort de ses lointains compatriotes.

Il y a presque 3 semaines, un mouvement social a commencé contre la vie chère à Mayotte. En cause : des prix très élevés, bien plus élevés qu’en métropole, et une population mahoraise qui ne parvient pas toujours à boucler les fins de mois et parfois à nourrir sa famille.

En effet le SMIG net à Mayotte représente 80% du SMIC net métropolitain et il y a beaucoup de chômage sans RMI ni de réelles indemnités chômage. Depuis une vingtaine d’années, les gens ont petit à petit changé leur alimentation, initialement basée sur les bananes, manioc, fruit à pain et poissons issus de la pêche locale, et sont entrés dans la société de consommation, achetant désormais des produits importés (riz, ailes et cuisses de poulet, boites de sardines, huile, yaourt, boîtes de tomates pelées…). Ces produits sont très onéreux par rapport aux revenus des Mahorais.

Cette grève a commencé par des manifestations pacifiques au cours desquelles la police aurait, selon certains manifestants, lancé de façon disproportionnée et non justifiée des gaz lacrymogènes. Puis cela a continué par des confrontations entre des jeunes (même des gamins de moins de 10 ans) et la police. Ainsi la semaine dernière, des gamins ont joué au chat et à la souris avec les forces de l’ordre en érigeant des barrages routiers pour les attirer, puis se sont mis à jeter des pierres sur la police, qui ripostait par des bombes lacrymogènes, ce qui devenait assez explosif.

Beaucoup de barrages ont été dressés sur les routes (faits de troncs de cocotiers ou autres arbres, de carcasses de voitures, de poubelles, etc.) ce qui rendait la circulation des voitures, parfois des ambulances, difficiles. Les manifestants forçaient les commerces à fermer leur magasin en menaçant de le brûler s’ils ne le faisaient pas. Ainsi les magasins ont petit à petit arrêté d’ouvrir.

Autre information, on entendait à la radio que des mzungus (blancs) qui avaient voulu défiler avec les manifestants se faisaient rejeter des cortèges, ce qui annonçait de possibles tensions ethniques inquiétantes. Mais cette semaine, heureusement, les mzungus sont désormais acceptés aux côtés des manifestants : tout le monde est concerné par la vie chère.

En revanche, la presse ne cesse pas de se faire prendre à partie et a des difficultés à faire son métier, filmer et prendre des photos devient un exercice parfois périlleux.

Cette semaine, un barrage routier à Chirongui a rendu le déplacement des Mahorais du sud très difficile, mais le nombre de barrages a dans l’ensemble diminué à la suite d’un appel des syndicalistes pour permettre aux gens de se rendre vers la capitale Mamoudzou pour manifester.

Et puis l’économie de Mayotte est maintenant bien paralysée. Tous les magasins ou presque sont fermés. A noter que notre boulangerie a été ouverte en début de semaine. Le courrier est bloqué au centre de tri de Kaweni. Il y a tous les jours des manifestations mais heureusement elles sont depuis cette semaine, dans l’ensemble, pacifiques. Plus – ou presque, de jets de pierre sur la police car les parents ont été appelés à leurs responsabilités et à garder leurs gamins chez eux.

Malgré ces appels, deux enfants ont été gravement blessés. Mais au vu des tensions de la semaine dernière, on imaginait qu’un drame allait survenir.

Heureusement, chez nous comme dans un certain nombre de familles, on était habitués à avoir des stocks de nourriture, ce qui nous aide bien pour ne pas encore trop souffrir de la pénurie de vivres. Seul me manque vraiment en ce moment le beurre pour le petit déjeuner!!! Ceci dit, ce n’est pas le cas de tout le monde ici. La situation pourrait devenir critique pour les bébés car le seul endroit pour acheter du lait en poudre reste les pharmacies, qui commencent à voir leur stock se vider cruellement.

Par ailleurs, beaucoup de Mahorais ou Anjouanais vivant précairement n’ont plus de pétrole pour cuisiner au réchaud. Ils reprennent donc la bonne vieille méthode pour cuisiner : aller chercher des fagots dans la forêt et espérer qu’il ne pleuvra pas pendant qu’ils feront cuire les aliments dehors. Si le conflit devait durer encore, il y aurait toujours la possibilité d’acheter des légumes locaux (fruits à pain, bananes, manioc, papaye…).

copyright Aude Courayer

En ce qui concerne la baisse des prix, les différents acteurs (l’Etat et son Préfet, grands distributeurs, organisations patronales, associations de consommateurs, syndicats, parfois des élus) ne se sont pas encore mis d’accord. Certains syndicalistes sont partis deux jours à la Réunion pour faire un relevé des prix car ils exigeaient que les prix des grandes surfaces également présentes à la Réunion (Sodifram, Score et Somaco) alignent les prix de Mayotte sur ceux de la Réunion. Il a donc été demandé aux syndicalistes de vérifier si les prix étaient vraiment moins chers dans les supermarchés de la Réunion.

Jeudi, les syndicalistes sont revenus à Mayotte avec leur relevé de prix et les négociations ont pu reprendre comme prévu dans l’après midi. Ce retour à la table des négociations a généré un immense espoir chez la population de Mayotte qui est venue en masse manifester pacifiquement à Mamoudzou. A la radio, les journalistes ont indiqué que plus de 15.000 personnes étaient présentes dans la manifestation de jeudi. Il faut dire que les taxis en commun de l’île avaient mis le paquet pour aider les gens à se déplacer : ils transportaient gratuitement tous ceux qui voulaient se rendre à la manifestation. Pour comparaison, les précédentes manifestations dépassaient rarement 2.000 personnes.

Alors que les négociations étaient encore en cours jeudi soir, les différents acteurs ont appris que la ministre de l’Outre-mer, Marie Luce Penchard, arriverait le lendemain matin, vendredi, à Mayotte pour tenter de trouver une issue au conflit. Les négociations ont donc été interrompues.

Ce vendredi, la ministre s’est entretenue à tour de rôle avec chacun des acteurs de la négociation (les syndicalistes, les femmes mahoraises, les associations de consommateurs, les collectifs de citoyens, les organisations patronales, les parlementaires et le président du Conseil général). A la radio, de nombreux auditeurs appellent pour dire la méfiance qu’ils ont vis-à-vis de la ministre, qui, disent-ils, est arrivée bien trop tard à Mayotte.

Vendredi soir à 19h, la ministre a prononcé une allocution solennelle à la télévision et à la radio, un discours très attendu. Mme Penchard a annoncé plusieurs mesures :

une enquête sur les marges commerciales réalisées à Mayotte, une réglementation étatique du prix de la bouteille de gaz, « une baisse supplémentaire des prix des produits de première nécessité, par rapport à ce qui a déjà été négocié » grâce à une réduction de « cinq euros par mois sur chacun des dix produits de première nécessité » pour les familles gagnant moins de 600 euros par mois, mesure qui devrait concerner « 60 000 personnes », selon la Ministre.

Ces annonces suffiront-elles à calmer les esprits ? Combien de temps va encore durer la grève? A noter que dès vendredi soir les tensions étaient plus vives que jamais à Mamoudzou, à la suite d’un discours que bon nombre ont jugé décevant et humiliant. Vendredi soir, une des grandes surfaces de Mamoudzou a même failli être incendiée et pillée par des personnes en colère et de nombreux barrages ont été érigés autour de Mamoudzou. La ministre a quitté Mayotte samedi, laissant un goût amer à un certain nombre d’acteurs qui considèrent que la venue de la ministre a interrompu une négociation constructive qui allait aboutir pour proposer des solutions bien insuffisantes pour lutter contre la vie chère. Certains envisagent déjà de poursuivre dès aujourd’hui la grève, les négociations et les manifestations.

Si le mouvement se poursuit, il est très probable que la rentrée scolaire de ce lundi soit fortement perturbée et que les élèves et les enseignants aient du mal à se rendre dans les établissements scolaires, du fait de potentiels barrages routiers. De quoi mettre encore plus la pression sur l’Etat et la grande distribution pour trouver rapidement une issue au conflit.

Ici nous espérons que ce mouvement attirera l’attention de la métropole sur les problèmes profonds que rencontre Mayotte, au-delà des seules violences relayées dans les grands médias.

Aude Courayer