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13H59 - lundi 27 juin 2011

« Au-delà de la ligne rouge » : interview de l’écrivain iranien Mana Neyestani réfugié à Paris

lundi 27 juin 2011 - 13H59

Rencontre avec Mana Neyestani, célèbre écrivain et dessinateur iranien, premier artiste bénéficiant de l’accord entre la Mairie de Paris et le Réseau International de Villes Refuges (ICORN).

Début 2011, la ville de Paris a rejoint la trentaine de villes à travers le monde membres du réseau ICORN (International Cities Of Refuge Network) qui a pour mission de permettre aux artistes menacés dans leur pays d’être accueillis et protégés. C’est dans ce cadre que le dessinateur satirique iranien Mana Neyestani, arrivé le 17 février dernier, réside dans un des ateliers/logements de la Ville de Paris à la Cité Internationale des Arts pour une année. Mana Neyestani est le premier artiste accueilli par la Ville de Paris dans le cadre du réseau ICORN.

Mana Neyestani, né à Téhéran en 1973, est le fils du célèbre poète iranien Mnouchehr. Son frère Touka Neyestani est aussi un caricaturiste très connu en Iran. Le 12 mai 2006 est publié un cartoon de Mana Neyestani représentant des cafards, dans la section jeunesse du supplément weekend du quotidien Iran. Selon le gouvernement iranien, ses dessins sont une offense à la minorité ethnique iranienne Azerie. Il est alors arrêté et emprisonné trois mois à Evin. Il parvient ensuite à s’enfuir avec sa femme, passant par Dubaï, la Turquie puis la Malaisie où ils restent quatre ans avant de devoir fuir à nouveau. Ils sont alors accueillis par la Ville de Paris en février 2011.

OI a pu s’entretenir avec lui, rencontre…


Comment êtes vous arrivé à Paris ?

Ma femme et moi sommes arrivés de Malaisie où nous avons vécu quatre ans. J’avais une situation assez instable en Malaise car j’ai fait beaucoup de dessins en soutien au Mouvement Vert en Iran. Les liens entre le gouvernement malaisien et le gouvernement iranien étant très forts, je me suis senti en danger et j’ai essayé de demander de l’aide à des organisations des droits de l’homme telles que Reporters Sans Frontières (RSF) et ICORN. Cette dernière a accepté ma candidature, après cela nous avons été informés que nous étions le premier cas d’accueil de la ville de Paris et voilà.


Vous évoquez les relations entre la Malaisie et l’Iran, quelle est la nature de leurs liens ?

Politiquement ce sont deux pays très amis. De plus, je savais que le gouvernement malaisien avait, à plusieurs reprises, empêché les partisans d’un changement démocratique en Iran d’opérer depuis la Malaisie. En l’occurrence, ils ont annulé en février dernier un concert de Mohsen Namioo – célèbre chanteur iranien et protecteur du Mouvement Vert – ou encore la police malaisienne s’en est violemment prise à une manifestation pacifiste dénonçant les fraudes électorales de 2009. Enfin, je connais certains activistes qui ont été menacés par des coups de fil anonymes.

Ainsi, le risque était grand pour moi de me voir extradé en raison des accords existant entre les deux pays. En effet, comme j’étais, et reste, dans l’attente de mon procès (si la cour devait rendre son verdict) J’aurais pu être transféré en Iran à n’importe quel moment.


Comment avez-vous réussi à fuir ?

Arrêté en 2006, j ‘ai été emprisonné, puis libéré temporairement pour un mois sachant que je serai ensuite à nouveau incarcéré. La Cour Révolutionnaire d’Iran, une cour politique se chargeant essentiellement des affaires liées au journalisme et à la politique, n’a en effet toujours pas refermé mon dossier, le verdict final n’ayant toujours pas été rendu. Il s’agit en fait d’une manœuvre visant à museler l’opposition.

C’est là que j’ai décidé de fuir. Je n’ai pas eu le temps de tout préparer, de faire des demandes, car pour un Iranien, il n’est pas possible de voyager partout et je savais que je pourrais obtenir rapidement un visa en Turquie. Je suis donc d’abord allé à Dubaï, puis en Turquie et à Kuala Lumpur. Je suis ensuite arrivé à Paris. Je suis toujours en danger au regard de la loi iranienne.


Est-ce que votre inculpation peut être annulée à terme, peut-elle prendre fin ?

Non, il n’y a aucune chance que cela arrive. Seul un changement de la situation politique en Iran vers une démocratisation de la société pourrait y changer quoi que ce soit. C’est pour cela que je souhaite une victoire des démocrates. Le gouvernement actuel se sert de cette cour de justice comme un outil de censure, c’est l’un de ses meilleurs atouts.


C’est un de vos dessins qui a retenu l’attention de la censure, concernant le cafard ?

Oui ce n’était pas une censure portée sur l’ensemble de ma carrière mais uniquement sur le dessin du cafard. C’est uniquement ce dessin là qui a été controversé.


Selon vous, cette censure du gouvernement iranien s’inscrit dans des problématiques religieuses, culturelles, politiques ?

Selon moi, les lignes rouges en Iran ne sont pas stables ni claires, elles peuvent changer d’un jour à l’autre. Tu ne franchis pas la ligne rouge mais c’est la ligne rouge qui te franchie. En tant que caricaturiste, je ne dois rien mentionner directement, tout est dangereux, c’est comme marcher sur un fil.

Bien entendu, depuis la révolution, les questions religieuses sont hors de propos et catégoriquement au delà de cette ligne.

Il y a d’autres lignes à ne pas franchir. Par exemple, deux ans auparavant, la couleur verte n’avait aucune signification en Iran tant politiquement que symboliquement. Mais maintenant, si vous utilisez le vert dans votre travail, cela signifie que vous soutenez le Mouvement Vert. Le vert peut être considéré comme une nouvelle ligne rouge. La question des ethnies est devenue un sujet sensible et l’une des nouvelles lignes rouges de la censure iranienne. La sexualité est bien entendu un tabou.

Les hommes politiques sont intouchables, les critiquer ou les caricaturer revient à s’exposer à de gros risques.


Et concernant la création iranienne, est-ce qu’il est possible de créer en Iran où tous les artistes doivent partir pour pouvoir faire leur travail ? Je pense notamment à Jafar Panahi qui ne pouvait pas représenter son film à l’étranger, retenu en Iran par les autorités.

Je sais qu’il y a beaucoup d’artistes qui vivent et travaillent en Iran. Mais cela reste très dangereux. Il y a tant de possibilités de vous retrouver face à des problèmes surtout ceux qui travaillent sur les questions politiques. Jafar Panahi, en l’occurrence, avait déjà eu un certain nombre de problèmes alors que celui-ci supportait le Mouvement Vert contre la dictature. J’ai d’ailleurs entendu dire, mais je n’en suis pas certain, il peut s’agir d’une rumeur, que Jafar Panahi essayait de faire un documentaire ou un film sur les manifestations iraniennes de ces derniers temps, mais encore une fois son support au Mouvement Vert lui apporte beaucoup de problèmes. Ainsi, un artiste pour être en mesure de faire son travail en Iran se doit de toujours éviter les sujets politiques. Mais il est vrai que la situation est pire en pire et de plus en plus d’artistes sont obligés de fuir. J’en connais d’ailleurs un certain nombre qui ont déjà fuit ou qui prévoient de le faire.

Parce qu’un artiste a besoin d’une atmosphère propice, un environnement calme et sécurisant.


Quand avez-vous contacté ICORN ?

J’avais des contacts avec la branche française de RSF mais ils ne pouvaient rien faire pour moi. Nous avons donc du rester en Malaisie. Mais ce n’est qu’après la crise des dernières élections présidentielles en Iran, il y a deux ans, que j’ai repris mon travail de dessinateur politique. Je voulais supporter les manifestants à travers mon travail et condamner les fraudes électorales qui ont eu lieu. C’est à partir de là que ma situation en Malaisie a empiré et que j’ai demandé de l’aide à ICORN.


Vos dessins ont été publiés ?

Oui mais uniquement sur des sites internet, certains manifestants les ont imprimés et montrés lors des manifestations.


La diffusion sur internet était donc un moyen supplémentaire d’atteindre les manifestant et de les soutenir malgré la distance ?

Oui, j’ai pu diffuser mon travail depuis Youtube, des journaux en ligne ou encore Facebook et cela m’a donc permis de soutenir le mouvement.


Vous avez reçu de nombreuses distinctions, médailles, prix de la part d’institutions iraniennes pour votre travail. Comment peut-on être à la fois reconnu et valorisé pour son travail et en même temps condamné ? Comment comprenez-vous cela ?

Les questions politiques ont tout dégradé en Iran. Je connais certains anciens gagnants d’Olympiades Scientifiques, ou artistes reconnus qui ont été condamné pour avoir pris part aux manifestations. Pour ma part, la publication en 2006 de mon dessin est devenu un prétexte pour les Azeris à se rebeller contre des lois officielles injustes – par exemple, les différentes ethnies ne sont pas autorisées à enseigner leurs propres langages dans les écoles – avec les villes Azeries en révolte, le gouvernement à chercher un coupable, quelqu’un à punir pour calmer la communauté. J’étais cette personne et ils n’avaient cure de savoir qui j’étais ou encore si j’étais innocent ou coupable. Ils ne voulaient que réaffirmer leur autorité, ce qu’ils font toujours.

 

Savez-vous combien de temps vous allez rester ?

Au moins un an mais j’espère pouvoir prolonger mon séjour à deux ans.


Pouvez-vous faire une demande de carte de séjour ?

Cela dépend de la situation, dans l’absolu je préférerai rentrer en Iran mais cela dépend de l’évolution du climat politique. Si cela n’est pas possible, oui nous ferons une demande de carte de séjour. Je pense que nous sommes obligés de faire la demande en France car lorsqu’un pays européen vous accueille, vous ne pouvez pas changer de pays, vous devez faire la demande dans le pays d’accueil. J’adorerais vivre en France mais l’Iran me manque.


Comment la Mairie de Paris et/ou ICORN vous soutiennent pour rencontrer des gens ici ?

Je dois dire qu’ils sont vraiment gentils, accueillants, ils me soutiennent beaucoup. Ils ont organisés des évènements notamment avec l’association « Paris – bibliothèques ».


Avez-vous déjà contacté ou été contacté par la communauté iranienne très politisée qui réside en France et plus particulièrement à Auvers-sur-Oise ?

J’ai quelques contacts avec eux et j’en connais certains, mais ma rébellion est dans mon travail, et c’est à travers mes dessins que je pense pouvoir être le plus efficace. Et ce, même si je comprends et admire les gens qui manifestent dans la rue ou encore devant les ambassades.


Avez-vous contacté des journaux, la presse française ?

Je dois rencontrer l’équipe de Charlie Hebdo, c’est juste une rencontre rien n’est encore sûr. Je pense que cela pourrait être un bon début. De plus, je dois travailler avec le site internet de la Mairie de Paris et réaliser pour eux un dessin par semaine, mais cela est en cours de discussion. Il s’agirait d’une série d’images relatant mes déambulations parisiennes, un travail plus social que politique.


Quels sont vos projets ?

J’ai récemment terminé une bande dessinée qui prend la forme d’une autobiographie retraçant depuis 2006 les problèmes que j’ai rencontré. Cela correspond en gros à 8 mois de ma vie, comment je fus arrêté, incarcéré pendant 3 mois, comment j’ai fui l’Iran et atterri en Malaisie.


Est-ce une référence au livre de Kafka ?

Oui, bien sûr…


Céline Garcia et Etienne Laurent

Merci à Emmanuelle Lavaud – Relations Internationales de la Mairie de Paris

Pour aller plus loin :

La page Facebook officielle de Mana Neyestani : http://www.facebook.com/pages/Mana-Neyestani-Fan-Page/114760155206649

Pour en savoir plus sur ICORN :

http://www.icorn.org/

Le site de Paris bibliothèques :

http://www.paris-bibliotheques.org/

Pour en savoir plus sur les activités de la Mairie de Paris à l’international :

http://www.paris.fr/politiques/paris-politiques/paris-a-l-international/p6585