Edito
12H25 - dimanche 13 septembre 2026

Florence Bergeaud-Blackler : une contre-enquête danoise fragilise les accusations reprises par Le Monde

 

Florence Bergeaud-Blackler : une contre-enquête danoise fragilise les accusations reprises par Le Monde

Une enquête publiée au Danemark remet sévèrement en cause la manière dont deux chercheuses avaient attaqué le livre de Florence Bergeaud-Blackler, Le Frérisme et ses réseaux, publié en 2023 aux éditions Odile Jacob. Dans cet ouvrage consacré aux Frères musulmans et à leurs réseaux en Europe, l’anthropologue française développe la thèse d’une stratégie d’influence et d’implantation progressive au sein des sociétés occidentales.

Traduit au Danemark sous le titre Broderismen, le livre avait suscité une importante controverse universitaire. Deux chercheuses danoises, Lene Kühle, professeure à l’université d’Aarhus, et Manni Crone, chercheuse au Danish Institute for International Studies, avaient notamment mis en cause la rigueur scientifique de l’ouvrage et formulé plusieurs accusations visant directement le travail de Florence Bergeaud-Blackler. Ces critiques avaient ensuite trouvé un écho en France, notamment dans un article publié par Le Monde en février 2026.

Mais l’affaire connaît aujourd’hui un nouveau rebondissement. Le 11 septembre dernier, l’universitaire danoise Tina Magaard, ancienne maîtresse de conférences à l’université d’Aarhus, a publié dans l’hebdomadaire Weekendavisen une longue contre-enquête consacrée à ces accusations. Après avoir repris les sources utilisées dans le livre et vérifié plusieurs des passages contestés, elle remet très sévèrement en cause la méthodologie employée par Lene Kühle et Manni Crone.

Une contre-enquête qui change la donne

Tina Magaard ne se contente pas de prendre position dans une querelle universitaire. Elle explique avoir repris les références et les sources primaires au cœur de la controverse afin de vérifier les reproches adressés à Florence Bergeaud-Blackler.

Selon elle, plusieurs accusations formulées contre l’anthropologue française reposeraient sur une présentation déformée de ses travaux. Elle reproche notamment aux deux chercheuses d’avoir transformé des erreurs mineures en accusations beaucoup plus lourdes, d’avoir attribué à Florence Bergeaud-Blackler des affirmations qu’elle n’aurait jamais formulées et, dans certains cas, d’avoir présenté certaines sources d’une manière qui en modifierait le sens.

L’un des exemples les plus importants concerne une citation du journaliste d’investigation suisse Sylvain Besson, dont les travaux sont utilisés dans Le Frérisme et ses réseaux. Selon Tina Magaard, un mot essentiel aurait disparu dans la manière dont cette citation a été reprise par les deux chercheuses danoises, modifiant substantiellement le sens de la phrase et donnant de la position de Besson une image très différente de celle exprimée dans le texte original.

Florence Bergeaud-Blackler avait répondu point par point

La contre-enquête ne prétend pas pour autant que l’édition danoise du livre serait exempte de toute erreur. Tina Magaard reconnaît l’existence d’erreurs et d’imprécisions pouvant faire l’objet de corrections. Mais elle soutient que celles-ci ne permettent pas de conclure à une absence générale de rigueur scientifique ni, a fortiori, à une quelconque malhonnêteté de la chercheuse française.

C’est précisément ce que Florence Bergeaud-Blackler affirme depuis le début de l’affaire. Lorsqu’elle a été confrontée aux accusations venues du Danemark en novembre 2024, elle a rédigé une réponse de 96 pages examinant les griefs point par point.

La chercheuse y reconnaît plusieurs imperfections dans la version danoise de son ouvrage : douze références incomplètes ou manquantes, six coquilles ou fautes de frappe, cinq erreurs factuelles, deux problèmes de traduction ou de contextualisation et deux difficultés concernant des schémas ou des liens. Elle mentionne également des problèmes de normalisation académique, qu’elle considère comme relevant davantage des différences entre les standards d’une publication scientifique et ceux d’un ouvrage destiné à un public plus large.

Mais Florence Bergeaud-Blackler estime que ces erreurs n’affectent en rien la démonstration générale de son livre. Elle souligne notamment que, sur 249 commentaires critiques recensés dans le tableau utilisé contre elle, 186, soit près de 75 %, concernaient uniquement des numéros de page manquants.

Pour elle, le procédé aurait ainsi consisté à accumuler des imperfections formelles, des erreurs éditoriales et quelques erreurs factuelles afin de donner l’impression d’un problème beaucoup plus vaste et, surtout, de faire progressivement glisser le débat vers des accusations portant sur son intégrité scientifique.

Une différence fondamentale entre erreur et fraude

C’est l’un des arguments centraux de la défense de Florence Bergeaud-Blackler. Une erreur de pagination, une référence bibliographique incomplète ou une différence d’interprétation d’une source ne peuvent, selon elle, être automatiquement transformées en accusations de fraude ou de plagiat.

La chercheuse insiste sur la différence entre la critique académique, qu’elle considère comme normale et nécessaire, et la mise en cause de la probité professionnelle d’un chercheur. Contester une hypothèse, discuter une interprétation ou relever une erreur fait partie du débat scientifique. Accuser quelqu’un de plagiat, de falsification ou de manipulation scientifique est d’une autre nature.

Dans ce dernier cas, ce n’est plus seulement une thèse ou une démonstration qui est contestée, mais la crédibilité professionnelle de son auteur et, potentiellement, l’ensemble de ses travaux.

C’est précisément sur ce point que la publication de Tina Magaard apporte aujourd’hui un soutien important à la défense de Florence Bergeaud-Blackler. L’universitaire danoise estime que plusieurs des accusations les plus lourdes formulées contre elle ne résistent pas à une confrontation directe avec les sources originales.

Des accusations qui avaient traversé les frontières

L’affaire aurait pu rester une controverse universitaire danoise. Elle a pourtant rapidement dépassé les frontières du pays.

Le 14 février 2026, Le Monde a publié, sous la signature du journaliste Youness Bousenna, un portrait intitulé « Florence Bergeaud-Blackler, l’anthropologue tweeteuse qui embarrasse le monde académique ».

Dans cet article, le quotidien français reprend explicitement les critiques formulées au Danemark par Lene Kühle et Manni Crone. Sont notamment évoqués des problèmes de référencement, des citations présentées comme déformées, des affirmations considérées comme insuffisamment documentées ainsi que des soupçons de plagiat.

Pour Florence Bergeaud-Blackler, cette reprise française constitue un moment essentiel de l’affaire. Elle estime que des défauts éditoriaux et des accusations touchant directement à la probité scientifique ont été placés sur le même plan, donnant au lecteur l’impression d’un ensemble homogène de « pratiques problématiques ».

La chercheuse reproche également au quotidien de ne pas avoir accordé une place comparable à la réponse détaillée qu’elle avait déjà produite pour contester le dossier danois.

Le Monde désormais confronté à de nouveaux éléments

C’est là que la contre-enquête de Tina Magaard prend aujourd’hui une dimension particulièrement sensible en France.

Si plusieurs des éléments ayant nourri les accusations contre Florence Bergeaud-Blackler reposent effectivement sur des déformations, des raccourcis ou des erreurs, comme l’affirme Tina Magaard après avoir repris les sources originales, une question journalistique devient inévitable : dans quelles conditions ces accusations ont-elles été vérifiées avant d’être reprises dans les colonnes du Monde ?

Florence Bergeaud-Blackler avait répondu dès février à l’article du quotidien. Sept mois plus tard, elle dispose désormais d’une contre-enquête indépendante réalisée au Danemark par une universitaire ayant elle-même repris les documents au cœur de la controverse.

Le dossier se retourne donc en partie contre ceux qui avaient présenté les accusations comme suffisamment solides pour mettre en cause la rigueur scientifique de la chercheuse française.

« Une affaire qui dépasse ma personne »

Florence Bergeaud-Blackler considère cependant que cette affaire ne concerne pas seulement sa réputation personnelle.

Selon elle, le véritable enjeu est plus large : que se passe-t-il lorsqu’un chercheur travaillant sur un objet sensible voit une controverse scientifique progressivement transformée en accusation de faute professionnelle ?

L’anthropologue estime qu’un tel mécanisme peut avoir un effet dissuasif sur l’ensemble du monde universitaire. Un chercheur ou un étudiant constatant qu’un travail consacré à l’islamisme ou aux réseaux fréristes peut provoquer non seulement une controverse intellectuelle, mais également des conséquences réputationnelles et professionnelles, peut être tenté de renoncer à travailler sur ce type de sujet.

Florence Bergeaud-Blackler considère ainsi que le dossier touche directement à la liberté de la recherche et à la possibilité d’étudier sereinement des questions politiquement ou idéologiquement sensibles.

Elle estime également que la controverse dont elle a fait l’objet révèle un mécanisme plus général : plutôt que de débattre exclusivement des arguments et des sources, le débat aurait progressivement glissé vers une mise en cause personnelle de la chercheuse elle-même.

De l’accusée à celle qui demande des comptes

Le renversement est considérable. Pendant près de deux ans, Florence Bergeaud-Blackler a dû répondre à des accusations portant non seulement sur les conclusions de son livre, mais également sur la rigueur et l’intégrité de son travail.

Aujourd’hui, Tina Magaard a entrepris de vérifier les vérificateurs. Après avoir repris plusieurs des sources au cœur du dossier, elle conclut que plusieurs des griefs les plus lourds formulés contre la chercheuse française ne résistent pas à cette confrontation documentaire.

Cela ne met évidemment pas fin au débat scientifique autour du Frérisme et ses réseaux. L’ouvrage de Florence Bergeaud-Blackler peut continuer à être discuté, contesté et critiqué, comme tout travail de recherche.

Mais la question est désormais différente. Il ne s’agit plus seulement de demander à Florence Bergeaud-Blackler de répondre à ses accusatrices. Ceux qui ont relayé ces accusations doivent à leur tour examiner les nouveaux éléments produits et vérifier si les griefs sur lesquels ils se sont appuyés étaient aussi solides qu’ils le pensaient.

Et une interrogation reste désormais au centre du volet français de l’affaire : si certaines accusations venues du Danemark reposaient, comme l’affirme Tina Magaard, sur des citations déformées, des raccourcis ou des griefs insuffisamment fondés, comment ont-elles pu traverser les frontières jusqu’à être reprises par l’un des principaux quotidiens français sans que la réponse détaillée de Florence Bergeaud-Blackler bénéficie de la même exposition ?

Pour celle qui était encore, il y a quelques mois, placée en position de devoir se justifier, l’heure est désormais venue de demander des comptes. Son éditeur danois, qui la soutient depuis le début de la controverse, va désormais plus loin : il demande que des sanctions soient prises à l’encontre des deux chercheuses à l’origine de ces accusations.

 

Emma Ray