Edito
20H50 - vendredi 11 septembre 2026

Au Sénat, experts et élus appellent l’Europe à durcir sa réponse face aux réseaux des Frères musulmans

 

Réunis vendredi au Palais du Luxembourg, à Paris, plusieurs sénateurs, diplomates et spécialistes de l’islam politique ont plaidé pour une meilleure coordination européenne face aux réseaux liés aux Frères musulmans. Financements étrangers, influence numérique, éducation et coopération avec les pays arabes figuraient au cœur des discussions.

Après Londres, Paris. Le sixième Forum annuel de TRENDS consacré à l’islam politique a achevé, vendredi 11 septembre, sa deuxième séquence au Palais du Luxembourg, siège du Sénat. Organisé par TRENDS Research & Advisory et TRENDS Global, le rendez-vous avait débuté à la Chambre des Lords britannique avant de se poursuivre dans la capitale française. Sous le titre « Une réponse européenne unifiée face à la menace des Frères musulmans », les organisateurs entendaient cette fois dépasser l’analyse idéologique pour réfléchir aux réponses législatives, sécuritaires et institutionnelles susceptibles d’être apportées à l’échelle européenne.

TRENDS Group, à l’origine TRENDS Research & Advisory, est un centre de recherche privé fondé à Abou Dhabi en 2014. L’organisme travaille sur les grands enjeux géopolitiques, économiques, sociaux et intellectuels, avec une place importante accordée à l’étude de l’extrémisme, de l’islam politique et des transformations idéologiques contemporaines. En 2026, la structure a pris le nom de TRENDS Group, tout en poursuivant ses activités de recherche, de prospective et de dialogue avec des responsables politiques, diplomates et universitaires.

Parmi les voix françaises, la sénatrice de l’Orne Nathalie Goulet a notamment mis en cause certaines politiques européennes de financement, estimant que l’Europe pouvait parfois, sous couvert de diversité, soutenir des projets servant selon elle des agendas idéologiques. L’élue a appelé à examiner plus attentivement les subventions européennes attribuées à certains programmes de recherche. Plus tard dans les débats, elle a cité plusieurs financements consacrés à des travaux sur le soufisme, le droit islamique ou encore la littérature juive dans le monde musulman, jugeant nécessaire un contrôle parlementaire renforcé de l’utilisation de ces fonds.

Distinguer les musulmans de l’islamisme politique

La question de cette distinction a occupé une place importante dans les échanges. André Reichardt, ancien vice-président de la commission des Affaires européennes du Sénat, a insisté sur la nécessité de ne pas confondre les musulmans « comme composante naturelle de la société » avec l’utilisation de la religion comme instrument idéologique ou politique. Il a plaidé pour des mesures législatives visant les structures jugées problématiques et pour une coopération accrue entre Paris, Rome et Abou Dhabi. De son côté, Khalifa Mubarak Al Dhaheri, directeur de l’Université Mohammed-Bin-Zayed des sciences humaines, a accusé les Frères musulmans d’avoir « détourné la religion » au service d’un projet politique et appelé les capitales européennes à coordonner davantage leur action contre le mouvement.

Mais les participants ont également souligné les difficultés à mesurer précisément l’implantation de la mouvance en Europe. Yamine Sétoul, enseignant-chercheur et membre d’une équipe spécialisée dans les questions de défense et de sécurité au Conservatoire national des arts et métiers, a notamment mis en garde contre les approximations statistiques concernant l’influence des Frères musulmans en France. Pour lui, la réponse passe d’abord par la construction d’outils de recherche communs, le partage des données et des études de long terme. L’ancien diplomate britannique Sir John Jenkins a lui aussi plaidé pour une meilleure mise en commun des connaissances européennes, rappelant les enseignements tirés des attentats de Paris de 2015.

L’intelligence artificielle, nouveau terrain de confrontation

Une large partie du forum a été consacrée au déplacement de la bataille idéologique vers les plateformes numériques. Plusieurs chercheurs de TRENDS ont évoqué l’utilisation de l’intelligence artificielle, des réseaux sociaux ou encore des jeux vidéo comme instruments possibles de recrutement et de diffusion de discours extrémistes. Wael Saleh, directeur du bureau de TRENDS en France et au Canada, a décrit un islamisme contemporain capable, selon lui, de conjuguer une référence constante au passé avec une utilisation très moderne des technologies. Les discussions ont débouché sur la proposition de systèmes européens de veille capables de repérer plus tôt les récits de polarisation ou de recrutement sur Internet.

Le financement des réseaux a constitué l’autre grand volet de la journée. Plusieurs intervenants ont plaidé pour un contrôle renforcé des financements étrangers des associations et institutions culturelles et pour une coopération plus étroite entre les services européens. Les recommandations finales préconisent notamment d’harmoniser les législations, d’améliorer la surveillance des flux financiers et de développer des dispositifs d’alerte précoce dans l’espace numérique. Elles proposent également de traiter certains circuits économiques sous l’angle plus large de la criminalité organisée, tout en faisant de l’éducation un instrument de prévention, notamment par l’apprentissage de l’esprit critique, de la citoyenneté et de la culture numérique. Une manière, pour les participants, de faire passer le débat européen sur l’islam politique d’une logique de constat à une logique d’action.

 

Emma Ray