Edito
08H00 - jeudi 13 août 2026

La République a besoin d’étoiles, pas de météores. La chronique de Patrick Pilcer

 

Patrick Pilcer

Mercredi 12 août, j’étais à Mitzpe Ramon, quelque part dans l’immensité du Néguev, pour regarder les étoiles et admirer des pluies d’étoiles filantes. Une nuit vraiment exceptionnelle.

Ce moment hors du temps pourrait sembler dérisoire au regard des guerres, des fractures, des campagnes électorales qui s’annoncent et des inquiétudes qui s’accumulent. Mais l’est-elle tant que cela ?

Il existe des moments où prendre de la hauteur cesse d’être une métaphore.

Dans la nuit du 12 au 13 août, les Perséides traversaient le ciel. La nouvelle lune avait presque effacé toute lumière parasite. Dans le désert, loin de nos villes et de leurs illuminations permanentes, il suffisait de lever les yeux. Et d’attendre.

Une étoile fila. Puis une autre. Puis des centaines. On comprend alors mieux la promesse faite à Abraham, que sa descendance sera nombreuse comme les étoiles. Une promesse tenue.

Quelques secondes de lumière dans une immensité qui était là bien avant nous et qui sera encore là longtemps après.

Voilà peut-être une première leçon de politique. Nous sommes de passage. Nous l’avons trop oublié.

Notre époque donne à chacun l’illusion d’être au centre du monde, voire le centre du monde. Chaque opinion devient une vérité. Chaque petite phrase, un événement. Chaque polémique, une affaire d’État. Chaque sondage prétend nous raconter l’avenir. Les réseaux sociaux ont transformé notre vie publique en gigantesque salle des marchés de l’émotion : indignation en hausse, nuance en baisse, colère au plus haut.

Puis une étoile traverse le ciel du désert. Elle ne possède ni compte X, ni communicant, ni ambition présidentielle. Elle apparaît. Elle éclaire. Elle disparaît. Et nous voilà ramenés à notre juste dimension.

Ce sentiment n’a rien d’humiliant. Considérons-le comme profondément libérateur. Car si nous sommes de passage, alors tous les pouvoirs, militaires, religieux, politiques, aussi.

Le pouvoir ne devrait jamais être une propriété. Il est une charge temporaire. Un mandat confié par ceux qui vivent aujourd’hui, mais aussi, d’une certaine manière, par ceux qui nous ont précédés et ceux qui viendront après nous.

Gouverner devrait commencer par cette humilité.

Le désert l’enseigne mieux que bien des écoles de pouvoir. Dans le désert, l’accessoire disparaît. Il faut de l’eau. Une direction. De la lumière. De la solidarité. Il faut savoir où l’on va. Nos démocraties auraient peut-être besoin, elles aussi, d’un peu de désert. Sans pour autant que ce soit 40 ans de traversée du désert. En évitant une éclipse totale de la Lumière.

Dans quelques semaines, la France entrera pleinement dans la campagne présidentielle. Et nous connaissons déjà le scénario. Les ambitions. Les ego. Les coups tactiques. Les sondages commentés comme des oracles. Les alliances d’un jour et les trahisons du lendemain. Nous regarderons passer beaucoup de météores.

Ils brillent très fort. Ils occupent tout le ciel médiatique. Puis ils disparaissent.

Une République ne peut pourtant pas vivre de météores. Elle a besoin d’étoiles. Des étoiles stables, comme l’Etoile Polaire qui avec constance nous indique le Nord et nous permet de trouver notre cap.

Non pas d’hommes providentiels. J’ai déjà dit combien je me méfiais de cette vieille passion française. Mais la France a néanmoins besoin de femmes et d’hommes capables de donner une direction, un cap, de regarder plus loin que le prochain bulletin de vote et de comprendre que la politique ne consiste pas à posséder l’instant mais à préparer ce qui viendra après soi.

Regarder les étoiles, c’est retrouver le temps long.

La lumière que nous percevons nous parle parfois d’un astre tel qu’il était bien avant notre naissance. Les poussières des Perséides elles-mêmes proviennent du passage de la comète Swift-Tuttle ; chaque année, la Terre retrouve cette ancienne trace sur son chemin. 

Le passé rejoint le présent. Et le présent prépare l’avenir. Y-a-t-il plus belle définition de la responsabilité politique ?

Nous héritons toujours de décisions que nous n’avons pas prises. Nous transmettrons toujours les conséquences de décisions dont nous ne verrons pas tous les effets. Construire une école, c’est travailler pour des enfants que nous ne connaissons pas encore. Réduire une dette, c’est consentir un effort pour ceux qui ne votent pas encore. Défendre une liberté, c’est protéger aussi celui qui en fera demain un usage que nous désapprouverons.

Préserver la République, c’est accepter d’en être le dépositaire et non le propriétaire. Seul un idiot ou un dictateur potentiel peut clamer « la République c’est moi »…

Il y a aussi, sous les étoiles, quelque chose qui ressemble étrangement à la fraternité.

Lorsqu’une étoile filante surgit, le premier réflexe est souvent de se tourner vers celui qui se trouve à côté de soi : « Là ! Regarde. Tu l’as vue ? »

Pendant quelques secondes, deux êtres regardent exactement au même endroit. Ils n’ont pas besoin de croire aux mêmes choses. Ils n’ont pas besoin de voter de la même manière. Ils n’ont même pas besoin de s’apprécier. Ils regardent simplement ensemble.

Peut-être avons-nous perdu cela.

Nous passons désormais beaucoup de temps à nous regarder les uns les autres pour déterminer ce qui nous sépare. Il faudrait parfois recommencer à regarder ensemble quelque chose qui nous dépasse. C’est cela, au fond, Faire Nation.

Non penser pareil, mais regarder suffisamment souvent dans la même direction.

Le ciel donne même une belle leçon de laïcité. Croyant, agnostique ou athée peuvent contempler les mêmes étoiles et leur donner des significations différentes. Aucun n’a besoin d’imposer son interprétation à l’autre. Le ciel appartient à tous. La République aussi. La laïcité n’est pas la guerre des convictions. Elle est la paix entre les consciences.

Et puis il y a Israël, le Néguev, cette terre où regarder le ciel et marcher dans le désert possèdent une résonance particulière.

Le désert rappelle combien toute civilisation est fragile. Rien n’y semble définitivement acquis. Ni l’eau. Ni la sécurité. Ni la prospérité. Ni même la vie.

Mais cette fragilité n’interdit pas de construire. Elle oblige même à le faire. Il faut apprendre à bâtir et rebâtir la truelle dans une main, l’épée dans l’autre. Il faut penser les canalisations et les réseaux d’irrigation pour éviter tout gaspillage d’eau (en Israël, seuls 3% de l’eau potable dans les canalisations est perdue contre près de 20% en France). Peut-être est-ce cela que nous devrions rapporter du désert en France. Nous ne sommes pas éternels. Nos institutions ne le sont pas davantage. Nos démocraties peuvent s’affaiblir. Nos libertés peuvent reculer. Nos Républiques peuvent se fragmenter et cesser de nous éclairer si nous cessons de les entretenir.

Cela ne doit pas nous désespérer. Cela doit nous responsabiliser.

Mercredi soir, des centaines d’étoiles filantes traversèrent le ciel de Mitzpe Ramon. Elles ne brillèrent que quelques secondes. Mais quelques secondes suffisent parfois pour faire lever les yeux à toute une assemblée.

Voilà peut-être ce que devrait être la politique. Non pas vouloir occuper tout le ciel, mais donner envie de regarder, ensemble, plus haut.

Et lorsque viendra le temps de choisir celles et ceux auxquels nous confierons la France, peut-être devrions-nous leur poser moins souvent cette question : « Que ferez-vous pour moi ? » mais davantage celle-ci :

« Quelle lumière voulez-vous laisser derrière vous ? »

 

Patrick Pilcer

Président de Pilcer & Associés, conseil et expert sur les marchés financiers.

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Président de Pilcer & Associés, conseil et expert sur les marchés financiers
Patrick Pilcer, Président de Pilcer & Associés, conseil et expert sur les marchés financiers