
La malédiction du Moyen-Orient a rattrapé Trump. Les États-Unis ont fait la démonstration de leur supériorité militaire face aux équipements russes et chinois, mais, faute de stratégie, cela n’a pas produit d’effet utile. Aucun des buts de guerre de Trump n’a été rempli : changement de régime, annihilation du programme nucléaire militaire, élimination de l’arsenal balistique et de la menace des drones, éradication des milices chiites et des groupes terroristes. La République islamique s’est transformée en une dictature militaire autour des gardiens de la révolution, qui connaît des dissensions, mais qui contraste avec l’épuisement et la peur de la population, ainsi qu’avec une opposition extérieure impuissante. Les monarchies du Golfe sont déstabilisées par la menace du blocage d’Ormuz et par la perte de crédibilité de la garantie de sécurité des États-Unis.
Les dix points avancés par l’Iran sont incompatibles avec les quinze propositions des États-Unis. Le plan de Téhéran placerait l’Iran en position beaucoup plus forte qu’avant le déclenchement de la guerre. Dans un conflit asymétrique, le fort perd en ne gagnant pas, tandis que le faible gagne en ne perdant pas. De fait, la stratégie des mollahs consistant à étendre le conflit à l’ensemble de la région, à plonger dans le chaos et la terreur les populations civiles, à paralyser l’économie mondiale en bloquant Ormuz, s’est révélée gagnante, contraignant les États-Unis à un cessez-le-feu unilatéral.
Quel que soit le résultat des négociations entre les États-Unis et l’Iran, les conséquences du conflit sont majeures et durables ; elles excèdent largement le Moyen-Orient. Compte tenu de la puissance chinoise qui s’affirme, l’Amérique devrait avoir besoin d’alliés. En les traitant de la pire des manières, elle a dilapidé cette carte majeure. Pour la première fois de l’histoire récente, l’Amérique fait face, isolée, à un vrai compétiteur. « Être l’ennemi de l’Amérique est dangereux, mais être l’ami de l’Amérique est fatal » : jamais la formule de Kissinger n’a sonné aussi juste. La Chine incarne la stabilité face à des États-Unis imprévisibles ; elle émerge en position de force. Les valeurs de la démocratie et de l’État de droit sont délégitimées par la nation qui les incarnait depuis sa fondation. Pour leurs alliés, les États-Unis ne sont plus une réassurance, mais un risque ; la relation de confiance est entamée.
JCPOA
En 2018, lors de son premier mandat, Trump a retiré les États-Unis de l’accord nucléaire conclu entre l’Iran et les grandes puissances. Ce texte, validé par les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU (ce qui est rarissime) et de très nombreux autres pays, dont la Turquie et l’Inde, prévoyait un allègement des sanctions en échange de strictes limitations de l’enrichissement de l’uranium et d’un contrôle renforcé des installations du pays. L’ancien chef des services de renseignement israéliens, l’amiral Ami Ayalon, déclarait au sujet du JCPOA que la majorité des experts israéliens, dont lui-même, considéraient que c’était la meilleure option et qu’une majorité des Israéliens le pensait également (Valeurs actuelles du 1er avril 2026). L’armée israélienne considérait que c’était un bon accord. Netanyahou, très influent au Congrès, voulait torpiller l’accord dès 2015 ; dès que Trump a été élu en 2018, il l’a fait annuler. L’annulation du JCPOA, contre l’avis de tous les pays signataires et d’Israël, est injustifiable. Défaire ce qui a été signé par Obama ? Tulsi Gabbard, directrice du renseignement aux États-Unis, a déclaré récemment à la commission du renseignement du Sénat, à propos du nucléaire iranien : « Depuis lors, aucun effort n’a été entrepris pour tenter de rétablir leurs capacités d’enrichissement ». Aujourd’hui, ce que l’on peut espérer au mieux est un retour à un contrôle de type JCPOA. Il n’aura pas ce nom, évidemment, car ce serait un camouflet majeur pour Trump, mais il serait du même esprit. Tout ce gâchis, ces destructions, toute cette misère pour ça ?
Avenir
La Russie, comme le disait Kissinger, a intérêt à se rapprocher de l’Occident. Quand on voit les immensités vides de Sibérie, on comprend qu’elle ne fera pas le poids et qu’elle est en train de se vassaliser en faisant dépendre son sort exclusivement de Pékin. L’Europe est face à la menace stratégique russe, à la menace idéologique de l’Amérique de Trump et à la menace économique de la Chine. Elle est le seul espace à défendre la liberté de penser, la liberté religieuse et le respect de la vie humaine, fruits de son histoire judéo-chrétienne. Si elle ne veut pas voir cet acquis unique au monde disparaître, elle doit se repositionner comme un pôle autonome de stabilité, de droit et de liberté. Composée de puissances moyennes, elle n’a pas d’autre choix que de se renforcer en privilégiant la production, le travail, l’investissement, la compétitivité et la souveraineté. Elle doit intégrer la notion de puissance d’équilibre et de paix qu’elle ne veut pas assumer, suite au traumatisme des deux guerres mondiales. Ne rêvons plus : on n’est plus au début du XIXe siècle ; la France seule ne peut rien faire.
L’acteur le plus rationnel est la Chine qui, grâce à Trump, apparaît comme une puissance de stabilité ; c’est quand même un comble pour une dictature communiste.
Les multiples déclarations de Donald Trump sur la fin rapide des opérations militaires et la victoire historique des États-Unis ne masquent pas le fait que le temps joue à l’avantage de l’Iran, compte tenu de l’ampleur des dommages infligés à l’économie mondiale. Le blocage d’Ormuz provoque une rupture majeure des chaînes d’approvisionnement dans des secteurs clés : l’agriculture avec les engrais (famines à prévoir), l’aluminium, la pétrochimie, les semi-conducteurs avec l’hélium, en plus du sinistre du transport aérien et du tourisme. Les pénuries sont déjà présentes en Asie et s’étendront progressivement au reste du monde.
Capitaine de vaisseau (r) Guy Dabas

















