Afriques demain
15H15 - vendredi 11 février 2022

Coups d’Etat en Afrique : c’était pourtant prévisible

 

Les images d’hommes en uniforme, acclamés par les populations, font la une des presses africaine et internationale. Dans de nombreux pays, pas seulement au Mali, en Guinée ou au Burkina Faso où l’armée a pris le pouvoir, les populations voient en leurs soldats des recours crédibles aux pouvoirs civils élus. Une onde de choc parcourt en ce moment le continent, particulièrement dans sa partie occidentale. Et elle remet en question certains principes qu’on croyait immuables depuis le début des vagues démocratiques. Pourquoi ? c’est la question qui revient dans les débats. Quelques explications évidentes paraissent utiles à rappeler pour identifier certaines caractéristiques de nos systèmes démocratiques et de gouvernance qui ont mis à mal la confiance de nos populations et fait le lit des coups de force récents.

La démocratie vécue sous nos tropiques depuis quelques décennies est devenue essentiellement électoraliste. En dehors des périodes électorales, les acteurs politiques sont peu actifs. Les citoyens sont peu informés. Il n’y a pratiquement pas d’interactions entre les élus et leurs mandants. La vie politique se rétrécit et se concentre uniquement autour de la compétition électorale. Dans ce jeu, le citoyen n’y trouve pas son compte et se détache de plus en plus de ce qui lui apparait comme un exercice dont les élites sont les seuls vainqueurs et les uniques bénéficiaires. Cet état de fait est paradoxalement renforcé par les organisations internationales qui, dans leurs relations avec nos pays, mettent davantage l’accent sur les élections que sur l’approfondissement de la démocratie, la promotion des libertés, le renforcement des contre-pouvoirs ou encore le soutien à la redevabilité des élites.

Les élections, en maints endroits se résument, quelques fois, en occasions de validation des pouvoirs en place. Entre les fichiers électoraux de temps à autres défaillants, l’utilisation des moyens d’Etat pour faire campagne, la politisation de l’administration publique, les tripatouillages des procès-verbaux et autres compilations des suffrages ou encore la vassalisation des cours de justice, le citoyen lambda est de plus en plus dubitatif quant aux chances d’avoir des élections véritablement crédibles.

Les partis politiques de par leurs attitudes, confortent malheureusement l’image négative du système démocratique. Ils ont abandonné la mobilisation des masses autour d’idéaux de justice et de prospérité collective. Peu portés sur les projets et la volonté d’impacter la vie des citoyens, ils se sont concentrés sur les élections et la conquête du pouvoir quoi qu’il en coûte. Ce qui aboutit à des attitudes souvent contradictoires avec les discours tenus et à des collaborations uniquement mues par la quête du pouvoir, sans considération pour la logique et encore moins la morale. Les changements fréquents de positionnement des responsables, la multiplication du nombre de partis, les divisions et querelles intestines fréquentes finissent ainsi de les discréditer.

La place centrale qu’occupent les ressources financières dans le jeu politique, a également porté un sérieux coup à la démocratie et à la confiance des populations en son utilité. Il est quasiment impossible d’obtenir une responsabilité importante dans les partis, être investi pour être candidat à une élection ou gagner un scrutin sans débourser des sommes faramineuses. Cela éloigne de la politique des prétendants vertueux et compétents et l’ouvre à contrario à des individus peu recommandables mais richement dotés. Il en résulte une course à l’enrichissement qui fait le lit de la corruption.

Les élites qui parviennent aux responsabilités grâce à leurs moyens financiers en deviennent égoïstes, méprisantes à l’égard de la population et convaincues que celle-ci serait « achetable » à souhait.

Il est vrai qu’elles sont confortées en cela par une société elle-même progressivement vassalisée et qui les y encourage. Il en résulte une défiance encore plus profonde des populations, notamment les plus démunies, à l’égard d’un système politique qui les ignore. Il en résulte également des services publics inefficaces et non engagés à répondre aux attentes des usagers. Des responsables qui ne prendront même pas la peine de travailler et de communiquer avec les citoyens qu’ils sont pourtant chargés de servir. Ce tableau est généralement ce qu’on constate chez nous depuis de nombreuses années.

Au même moment, l’urbanisation et l’accroissement démographique aidant, dans un contexte d’accès important à l’information grâce aux nouvelles technologies, apparait partout une jeunesse urbaine très nombreuse, désœuvrée, peu formée, manipulable et particulièrement sensible aux discours simplistes et complotistes. Les élites méprisantes, les administrations inefficaces, les élus calfeutrés voire les organisations internationales et les puissances étrangères forment ainsi des cibles idéales pour cette jeunesse et ceux qui essaient de l’exploiter politiquement. Ce phénomène est très présent dans les capitales qui en deviennent facilement frondeuses contre les pouvoirs installés et forment les premiers soutiens aux coups de force militaires.

Dans le contexte sahélien, avec une donne terroriste qui ébranle les fondements sociaux des Etats concernés, les nombreux conflits mettent encore plus en lumière les failles décrites précédemment et accroissent les fragilités étatiques mais aussi et surtout la défiance des populations. Les pouvoirs civils y sont accusés d’inefficacité. Il n’est ainsi pas étonnant que les coups d’Etat militaires soient constatés dans deux de ces Etats (Burkina FASO et Mali) et que dans un troisième (Tchad), le contexte sécuritaire soit évoqué pour la prise de pouvoir par l’Armée avec le soutien du parti au pouvoir lui-même mais également de la communauté internationale.

C’est également dans le contexte sahélien que les militaires qui paient un lourd tribut à la situation sécuritaire, apparaissent davantage comme victimes. Ce qui leur confère une certaine légitimité auprès des populations qui les considère ainsi comme un recours potentiel face aux périls.

Les leaders politiques et civils, pris en étau entre leurs propres insuffisances et les nombreuses accusations plus ou moins fondées contre eux, sont actuellement dans le creux de la vague. A certains endroits, ils sont contraints de laisser la place aux militaires portés par la volonté des populations de tenter cette alternative qui n’est évidemment pas sans danger, comme cela sera présenté dans le volet II de la présente contribution.

 

Moussa MARA

Ancien premier ministre malien et expert-comptable

www.moussamara.com

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