Edito
09H22 - vendredi 4 février 2022
Afrique

Laissons les Maliens décider de leur sort mais attention à l’effet domino dans toute l’Afrique !

 

Départ de Joël Meyer de la résidence de l’Ambassadeur à Bamako (Mali) le 2 février 2022

L’expulsion le 2 février de Joël Meyer, Ambassadeur de France au Mali, passé par Nouakchott (seule ligne aérienne desservant Bamako depuis les sanctions de la CEDAO dont la Mauritanie n’est pas membre) pour rejoindre Paris, appelle une réaction très ferme de la France. Selon plusieurs sources, la fermeture de la base de Gao (c’est là-bas dans le désert malien qu’est tombé le 22 janvier Alexandre Martin, le 54ème soldat français depuis 2013), le repli des forces françaises sur Niamey au Niger, la même décision de toutes les troupes de la « Task force » européenne Takuba seraient imminents.

Le Mali et les Maliens ne veulent plus de la France ?

La France ne peut rester militairement au Mali alors même que son bras politique, l’ambassadeur, a été expulsé. Les troupes militaires ne sont que le prolongement du politique. Le Mali ne veut plus de la France ? Nous ne pouvons y rester, ne serait-ce que pour protéger nos troupes.

A plusieurs reprises déjà, les troupes de Barkhane, trop souvent que françaises, ont été menacées par des populations hostiles au Mali et dans quelques pays voisins. Certes, il n’y a pas de risque de Ðiện Biên Phủ africain mais la réalité est que le Mali ne veut plus de nous.

Depuis les années IBK, le président déchu en 2020 par un coup d’Etat populaire, celui-là même qui avait appelé François Hollande et les troupes françaises à la rescousse en 2013 contre l’invasion islamiste venue du nord, bref depuis ces années marquées aussi par la corruption et l’incompétence d’un régime honni par son peuple, le sentiment anti-français a fait florès. Les Maliens ont confondu IBK avec la France. C’est injuste en grande partie, mais c’est ainsi.

Certes, la junte au pouvoir à Bamako et son leader Assimi Goïta depuis deux ans se prennent pour David et prennent la France pour Goliath. Absurde ! Les autorités maliennes se sont mises à dos tous les pays voisins (CEDEAO, Union Africaine) et ont pris littéralement la population malienne en otage. Proche des Russes, ce petit quarteron de colonels finira bien par être débarqués par une population encore plus affamée par cet aventurisme hasardeux que par les années IBK.

La France, et Emmanuel Macron et l’armée française plus particulièrement, ne sont pas exsangues de responsabilités. Nous l’avons suffisamment écrit ici. Convocation comminatoire à Pau des chefs d’Etat du G5 Sahel à la suite de l’assassinat de 13 militaires français, annonce subite en juin 2021 sans concertation d’un retrait partiel des troupes françaises, soutien à tel coup d’Etat ou coup de force institutionnel (Tchad) et condamnation ferme de tels autres (Mali, Guinée, Burkina-Faso), insultes publiques entre ministres des affaires étrangères français et malien qui ne grandissent pas la France… La liste est longue des erreurs tactiques et des fautes politiques commises par la France : surtout le Emmanuel Macron du discours de Ouagadougou s’est décrédibilisé dès le départ en promettant la lune à la jeunesse africaine et en humiliant un chef d’Etat devant elle ! Impardonnable dans une région où l’aîné ne doit jamais perdre la face.

Un débat franco-français vs la menace islamiste

La politique internationale n’a jamais fait (peut-être les guerres mondiales) une élection, ni en France ni ailleurs, du moins tant que l’ennemi est loin. Les troupes russes n’étant pas sur les bords du Rhin et les islamistes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique et de Boko Haram dans le port de Marseille, y’a pas le feu au lac, comme diraient nos amis helvètes. Vraiment ?

Où se situe le front dans une guerre contre le terrorisme islamique qui n’a jamais cessé depuis la Révolution iranienne de 1979, et plus encore depuis les attentats du 11 septembre 2001 ? Le front africain, doit-on dire, car la pieuvre islamiste s’étend partout où on ne lui coupe pas les tentacules, ici par l’entrisme, la menace, la dissimulation, là par le terrorisme, les différentes méthodes n’étant pas incompatibles. Le front est aussi interne, au sein même de nos banlieues, mais pour le contenir, la France a estimé qu’il fallait combattre le djihadisme le plus loin possible de ses frontières, dans ce qui est encore une de nos zones d’influence : l’Afrique subsaharienne. Elle est déjà terre d’islam. Mais elle n’était pas terre d’islamisme avant que les filiales des multinationales de la terreur, Al-Qaïda et l’État islamique, ne décident d’y jeter leur sort. Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et le Groupe sunnite pour la prédication et le djihad (Boko Haram) sont concurrents, le premier affilié à Al-Qaïda, comme son nom l’indique, le second à l’État islamique. Leurs troupes sont des mercenaires, capables de changer de crèmerie au gré de leurs intérêts pécuniaires. Paradoxe que celui de ces islamistes haineux de l’occident, mais dont le dollar est leur Dieu commun.

Au Sahel, l’étau se resserre sur les forces françaises. Le Mali est au cœur de toutes les préoccupations. En 2015, le magnifique film Timbuktu, d’Abderrahmane Sissako, avec la grande chanteuse malienne Fatoumata Diawara, très engagée contre l’occupation du nord de son pays par des djihadistes, montrait le rejet de la population de ce fondamentalisme médiéval, violent et abject. Les lueurs d’un islam paisible et pacifique brillaient déjà sur l’Afrique avant que des troupes de fanatiques venus des pays du Golfe persique ne viennent allumer le brasier de la terreur et de l’obscurantisme. Mais aujourd’hui, la pellicule de ce film a hélas jauni. La soumission gagne les esprits, même si le peuple malien n’a pas entièrement succombé au fondamentalisme religieux. Le partenaire occidental venu combattre les islamistes et soutenir le régime est perçu comme un intrus, un ennemi. Les attentats se multiplient. Le pouvoir corrompu échoue à endiguer tant le djihadisme que la pauvreté.

La France, presque laissée seule dans le bourbier africain par ses prétendus partenaires européens, n’a pas les moyens de ses ambitions ni de celle du nouveau régime malien qui expulse l’ambassadeur de France et se jette dans les bras de Vladimir Poutine, tout en regardant au-dessus de l’horizon, jusqu’à Pékin.

La France va probablement quitter le Mali, et se rabattre sur ses bases encore sûres, au Tchad ou au Niger. Une étape vers un retrait plus généralisé ?

L’Afrique sera bientôt le continent le plus peuplé du monde, et celui grâce auquel un milliard de personnes parleront potentiellement le français. Tant à l’égard des Africains que de ses propres intérêts, la France ne peut quitter l’Afrique, et l’abandonner aux djihadistes, aux Russes ou aux Chinois. Mais elle n’a pas le choix. Faute de vraie force européenne, ou du moins d’une mutualisation des moyens, son champ d’influence risque de se réduire comme peau de chagrin. Au Maghreb, l’Algérie est moins que jamais un partenaire et pourrait même redevenir une base de lancement pour des commandos islamistes envoyés en Europe. Le front se rapproche, mais il faut savoir concentrer ses troupes là où il peut être défendu. Hélas, ce n’est plus au Mali.

Désormais un nouveau chapitre s’ouvre déjà : ce retrait subit pourrait emporter l’effondrement de l’Etat malien que nous pensons incapable de contenir la menace islamiste venue du nord. Cette fragilisation menacerait comme par un effet domino des Etats voisins déjà très affaiblis comme le Burkina Faso mais aussi plus stables comme la Mauritanie qui partage avec le Mali 2.400 km de frontières.

Quant au G5 Sahel, que signifie-t-il encore ?

Michel Taube

Directeur de la publication