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12H34 - dimanche 10 octobre 2021
Afrique

Le nouveau Sommet Afrique – France de Montpellier ou le « Forum – boomerang »

 

Il a fait parler avant, ce Sommet nouvelle mouture, voulu par le Président Macron, et nous l’avons suffisamment critiqué, il est probable qu’il fera parler après… Et c’est peut-être bon signe !

Même si beaucoup (et nous en fûmes) ne misaient pas sur lui, et prenaient ce rassemblement comme un geste astucieux de communication voulu par l’Elysée, bien aidé par une diaspora africaine, plus française qu’africaine, emmenée par le Conseil Présidentiel pour l’Afrique, le fameux CPA, et Achille Mbembé, véritable chef d’orchestre mandaté par Emmanuel Macron pour organiser cet événement, finalement Montpellier aura été un moment fort, mais pas celui auquel on s’attendait initialement.

On ne voulait pas lui donner trop d’importance, puisque nous disions « il n’y a aucun chef d’Etat africain. Donc il était prétentieux de s’adresser directement aux sociétés civiles et à la jeunesse africaine directement ! Eh bien le contraire s’est produit : c’est la jeunesse africaine, engagée, volontaire, déterminée, croyant en elle et en un avenir plus autonome de l’Afrique qui s’est adressée au Président Français ! Et elle ne mâcha pas ses mots.

Parfois de manière assez agressive voire violente, après un début de journée où les participants se sont faits plaisir sur les thèmes de réflexion et de rencontres (éducation, culture, sport), les « pépites » sélectionnées par Achille Mbembé ont demandé des comptes au Président Macron qui écoutait en souriant, parfois en ricanant, les propos de ces Africaines et Africains, respectueux mais fermes. Emmanuel Macron s’est trouvé à répondre sur la « défensive » pendant ces quelques trois heures de débat ou disons de nettoyage de linge sale en (presque) famille.

Le grand déballage enfin, face à face, de cette position équivoque de la France vis-à-vis des dirigeants africains… Aliou Bah, président d’un petit parti libéral en Guinée, après Cheikh Fall, activiste et bloggeur sénégalais, demandaient des clarifications sur ces sujets difficiles : comment coopérer avec des dictateurs, des truqueurs d’élections, où se situe le vrai régime démocratique avec ces tripatouillages inacceptables ? Et furent cités les noms de la Guinée, Condé, le Tchad, le Mali. Il fut demandé de clarifier car les subtilités des attitudes de la France entraînent confusion donc suspicion.

L’enjeu était et est de taille : si la France remet en question sa relation avec l’Afrique, alors elle doit devenir « le partenaire des peuples et non pas celui des syndicats de dirigeants ». Ouf, ce fut bien envoyé ! A cet instant, on rigolait moins sur l’estrade ! Et pourtant n’était pas le sens profond du discours du président Macron à Ouagadougou fin 2017 ?

Ce dernier s’est alors justifié vendredi en expliquant, tant bien que mal, que parfois il a résisté, comme avec Alpha Condé (en atténuant la légitimation de son troisième mandat anticonstitutionnel), qu’il reconnaît que ce continent «  jeune » comprend des pays trop souvent dirigés par des « vieux » et qu’il faut synchroniser les choses (avec éclat de rire… !) , que parfois il a aussi salué celui qui jouait le jeu, comme Alassane Ouattara, non volontaire pour le troisième mandat, finalement subi par le décès de son candidat dauphin , ou qu’il a incité aussi (sans grand succès ) l’Union Africaine et les Collectivités Régionales à faire céder les régimes pour non-respect des droits. Et que, dans tout cela, la France ne peut pas s’immiscer de trop et ne doit garder qu’un rôle « d’accompagnateur ».

C’est déjà ce que proposait Achille Mbembé dans son très dense document dit préparatoire, mais qui est déjà un aboutissement. Et ce mot d’accompagnateur semblant changer la donne a été repris à plusieurs reprises par le chef de l’Etat français.

Oui, ce grand Forum (et non Sommet définitivement) fut empreint d’une grande franchise et, comme on dit, les jeunes se sont « lâchés » pour démontrer leur souhait d’émancipation vers plus de souveraineté, plus de responsabilités, plus d’espoir aussi de leur autonomie économique personnelle ou collective.

Emmanuel Macron marchait sur des œufs dans ses réponses : ne pas avoir l’air ni paternaliste ni complaisant ni, bien sûr ignorant ou loin  de ce tableau décrit.

Comme le disait dans les couloirs Kako Nubupko, économiste, ancien ministre togolais, fan de la réforme monétaire ouest Africaine (CFA), il vaut mieux « banaliser les Sommets Afrique France et plutôt s’orienter vers des manifestations de réflexion en Afrique car la stabilité du monde se joue en grande partie en Afrique ».

 

La dernière séance

Puis en fin de séance, dans la dernière heure, on est monté encore d’un cran… La prise de parole de deux jeunes femmes Adam Dicko et Rahim Welda Koama, sahéliennes du Mali et du Burkina Faso ont d’abord fait sourire le Président mais l’ont fait réagir en conclusion, lequel argumenta encore sur la « défensive ».

L’une, Adam Dicko, rappelait les maladresses de la France, d’abord originelles en Libye provoquant les déséquilibres d’aujourd’hui dans le Sahel et maintenant en se trompant de combat, et dénonçant ces chamailleries entre Mali et France, stériles, alors que l’on connaît notre ennemi commun. Elle suggéra, à juste titre, que la priorité soit de permettre aux Etats de fonctionner par eux-mêmes et que la jeunesse soit enfin encouragée à gagner librement sa démocratie. Et dernière suggestion : que les diasporas soient utilisées à bon escient « nous sommes là, les bi nationaux. Utilisons cette Africanité française dont parlait le Président en introduction, même pour en désigner des Ambassadeurs ! ».

L’autre, dont l’arrogance fut tempérée par son sens de l’humour, c’est Rahim Koama. Un show dans le show : vraie, sincère, sans filtre, comme elle a dit elle-même. Critique d’une aide au développement mal dispensée, car trop dirigée vers les Etats qui ne développent rien, l’aide « ne marche pas » et frustre les propres capacités de développement des Africains. Inattendu comme argument mais préférant cette interdépendance et ce respect nécessaires, prédisposant à la « valorisation de tous ». Là s’exprima le souhait de changement du type de partenariat, la différence entre un Sommet et un « Forum » de ce type.

Et la parabole de la « marmite » survint.

https://www.youtube.com/watch?v=NO7NW2FWvlg&t=341s

« Notre relation est la marmite, mais cette marmite est sale, salie par ce manque de reconnaissance, cette corruption criarde, cette non-transparence. Et là, Monsieur le Président, il faut la récurer cette marmite car si vous comptiez l’utiliser pour refaire la cuisine avec, ou si vous ne le faites pas, alors je ne mangerai pas, je ne mangerai plus avec vous l’Afrique ne mangera plus et vous serez le seul à table avec un appétit difficile ».

Après avoir ri, un peu jaune, devant ces propos imagés mais sévères, le Président s’est lancé dans des réponses méthodiques, justifiant sa prise de conscience de l’intérêt de partenariser avec le secteur privé et les sociétés civiles plutôt qu’avec les Etats. C’est commencé et c’est moins risqué en effet. »

Le président Macron releva aussi que certains dirigeants ont commencé à donner l’exemple, même si l’on ne peut généraliser car on ne méconnaît pas les méfaits de plusieurs régimes. L’exemple favorable, donc, a été le Niger, avec le transfert paisible du pouvoir, après élection, organisé par le Président Issoufou.

Emmanuel Macron démontra aussi, au sujet du CFA, que les réserves ont été transférées de France, comme prévu, et que l’on s’efforce de trouver le moyen de conserver utilement une stabilité monétaire avec la France.

 

Attention à l’effet boomerang

En conclusion, reconnaissons que l’exercice pouvait être périlleux, que la mise en scène indiquait déjà un changement d’attitude, prometteur pour l’avenir, mais que, comme suggéré par une brillante jeune femme Marocaine Amina, vu l’immensité des sujets, on ne pourra se contenter de demi-mesures ou de demi-décisions. Des mesures fortes de « renouveau », la France devra assumer le système d’avant, et s’engager vers un partage des responsabilités.

Le bilan de cette rencontre devra être dressé pour démontrer que ce sera un vrai nouveau départ, et pour, que comme le dit Claudy Siar, animateur vedette du plateau, « vous ne soyez pas venus pour rien ».

Déjà les engagés « pépites » devront poursuivre et ouvrir le cercle des experts. Achille Mbembé, beaucoup remercié, va hériter de la direction de cette Maison Commune à Paris Afrique / Diasporas et aussi de la mise en œuvre de ce qui sera déjà la première décision, celle de la création et du pilotage d’un Fonds spécifique pour les diasporas.  

Le dernier encouragement du Président Macron : « c’était donc possible, plein de promesses, ne lâchez rien, ni vos intransigeances, vos colères, votre volonté de changer, mais c’est VOUS qui changerez l’Afrique. La relation sera rebâtie, si elle est équitable, le message est passé. Nous avons la chance de participer à des aventures humaines. On y croit, on est ensemble ! »

La photo collective a rendu le sourire à chacun. Attendons maintenant les actions et la suite ! Sinon Montpellier sera un Forum boomerang.

 

Alain Dupouy et Michel Taube

Directeur de la publication

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