France
08H11 - mercredi 22 septembre 2021

Sous-marins australiens : un perdant, la France, un très grand perdant, la Chine

 

En 2016, le choix du gouvernement australien d’acheter douze sous-marins d’attaques à DCNS, devenu Naval Group a été une surprise. DCNS s’était doté d’une organisation capable de remporter ce marché, mais sans imaginer que ses chances de succès étaient réelles. Pourtant, la qualité de l’offre française lui a permis d’être choisie. Cette victoire inattendue a eu pour conséquence, parfaitement identifiée par DCNS et par l’État, que ses concurrents évincés feraient tout pour que Canberra revienne sur sa décision, ou a minima, mène la vie dure à l’industriel français. Jusque-là, rien que de plus classique, les grands contrats internationaux, notamment de l’armement, font l’objet d’une concurrence où le fair play n’a pas de place. DCSN et les administrations françaises ont donc continué, après 2016 à observer les agissements des industriels évincés et de leurs gouvernements, afin de détecter toutes les velléités de nuire à la bonne fin du contrat.

 Célébrer les succès, nombreux, de l’industrie française de l’armement, est toujours agréable. Encore ne faut-il pas oublier les conditions qui rendent possible certaines de ces exportations. Si le Rafale est un avion aux capacités exceptionnelles, cela ne suffit pas pour le vendre à l’étranger. Cela n’est possible que si les États-Unis ne s’y opposent pas. Ce qu’ils peuvent faire en s’appuyant sur les lois américaines qui encadrent les exportations d’armement au nom de la sécurité nationale. Cette réglementation, connue sous son acronyme ITAR pour International Traffic in Arms Regulations prévoit que si un matériel étranger comprend un seul composant américain, son exportation est soumise à l’autorisation du Département d’État. Or, tous les grands programmes d’armement ou de renseignement des pays européens — satellites, avions de combat, missiles, etc. — contiennent des composants américains. Donc, lorsque la France réussit à vendre des Rafale à l’Égypte, au Qatar, à l’Inde, à la Grèce et à la Croatie, c’est parce que Washington est d’accord. Non par gentillesse, mais parce que certains États ne veulent pas d’avions américains, ou veulent absolument le Rafale, ou seraient, en cas de veto américain, susceptibles d’acheter des avions russes. Le Département d’État n’hésite pas à empêcher, ou ralentir, ou à tenter d’empêcher des exportations. Il a pesé en ce sens pour que Le Caire n’acquiert pas de Rafale, et plus subtil, les missiles Scalp de l’européen MBDA.

Donc si la DCNS a remporté l’appel d’offres australien, c’est avec l’accord des États-Unis, car les sous-marins français devaient être équipés d’un système d’armes américain. L’industrie américaine n’avait d’ailleurs pas participé à la compétition, faute de pouvoir satisfaire au cahier des charges de l’époque.

Le revers subi par la France est lourd. Mais le plus grand perdant de la rupture du contrat par l’Australie est la Chine. L’agressivité de la Chine partout dans le monde, et particulièrement en Asie-Pacifique, était, depuis longtemps forte en Australie. Toutes sortes d’ingérences, de pressions s’amplifiaient depuis plus de dix ans. Les tensions étaient devenues très vives depuis 2018 et avaient franchi encore des paliers ces derniers mois, Canberra mettant fin à des accords signé avec Pékin dans le cadre de la Nouvelle route de la soie, et Pékin menaçant au mois de mai de bombarder l’Australie avec des missiles de croisière si elle intervenait dans le conflit sino-taiwanais. La situation dans cette partie du monde n’était donc plus celle qui a prévalu lors du choix des sous-marins français. L’Australie a, rationnellement, considéré qu’elle devait se doter de sous-marins plus performants, à propulsion nucléaire, contrairement aux engagements internationaux qu’elle a pris. Ce que Naval Group aurait pu lui fournir. Mais l’Australie a sans doute considéré qu’il était de son intérêt de nouer une relation privilégiée avec les États-Unis, seuls à même de les protéger de la Chine. L’Australie avait d’ailleurs commandé aux Américains au printemps 2021 plus d’une centaine de chars et des hélicoptères lourds.

L’étau, déjà étroit autour de la Chine, entourée, comme le montre très bien une carte, de pays qui ne sont pas des alliés, le Japon, Taïwan, la Corée du Sud, l’Inde, se resserre un peu plus avec la création de l’alliance AUKUS qui unit l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis. Alliance qui s’articule fort bien avec une autre, dans le domaine du renseignement, les Five Eyes, née de la Deuxième Guerre mondiale, dont sont membres ces trois pays, ainsi que le Canada et la Nouvelle-Zélande. L’étau s’était déjà resserré ces dernières années sous la forte pression américaine, pour empêcher les exportations de matériels de télécommunication — qui constituent des vecteurs essentiels pour le cyber espionnage — chinois vers de nombreux pays qui en étaient clients, dont le Royaume-Uni, l’Australie, l’Allemagne et de nombreux autres. La pression sur la Chine s’accentue. Elle a d’ailleurs vivement réagi à la décision de Canberra de s’équiper de sous-marins à propulsion nucléaire.

Cet épisode, très désagréable pour la France, permet de mettre une lumière crue sur une réalité qui s’était jusqu’alors peu matérialisée : la guerre, jusqu’à présent froide — sauf dans le cyber espace où elle est chaude, mais quasi invisible — entre la Chine, très isolée, et les États-Unis et ses alliés.

La France est une victime collatérale de l’accroissement brutal des tensions entre la Chine et l’Australie. Mais nous savons de quoi sont capables les Américains. Leur volonté d’empêcher le gazoduc North Stream 2, qui relie la Russie à l’Allemagne, avait conduit Donald Trump à signer au mois de décembre 2019 une loi permettant de prendre des sanctions contre les entreprises et les personnes physiques impliquées dans ce projet. Dont des Allemands. Un comportement inédit de la part des Américains. Joe Biden et son Secrétaire d’État avaient confirmé la nécessité de ces sanctions avant d’y renoncer au mois de mai dernier, cette faveur ayant pour contrepartie un engagement plus résolu de l’Allemagne dans le combat que mène Washington contre Pékin. Henry Kissinger l’a avoué, ou même revendiqué, il y a près de cinquante ans : « Être un ennemi de l’Amérique peut être dangereux, mais être un ami est fatal. » Si la France ou l’Allemagne avait oublié cette vérité, les États-Unis leur ont rappelé sans ménagement ces derniers mois.

 

Jérôme Poirot

Jérome Poirot est docteur de l’université Paris IV Sorbonne et ancien élève de l’ENA. Il a été conseiller du ministre de l’Economie et du ministre de la Justice, ainsi que, durant six ans, adjoint du coordonnateur national du renseignement à la Présidence de la République. Il est l’auteur du Dictionnaire du renseignement, Perrin, 2018, réédition Tempus 2020 (1.434 p.), de Renseignement et espionnage : au-delà des légendes, Plon, 2020 et de Le renseignement en 100 dates, Perrin, à paraître en 2021 et collabore à diverses revues.

 

 

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