Edito
11H55 - vendredi 6 novembre 2020

Le livre : abattu par le reconfinement, achevé par les grandes surfaces ? L’édito de Michel Taube

 

Mais de quoi se plaignent les éditeurs et les auteurs ? La plus grande librairie du monde, devenue plus grand magasin du monde, Amazon, reste plus que jamais ouverte. Mais par solidarité avec les (autres) libraires et commerçants devant garder porte close, Jean Castex nous a conseillé de ne pas trop y recourir, et d’attendre la fin de confinement. En réalité, avec ou sans Amazon, et en dépit du pis-aller qu’est le « click and collect », la fermeture des librairies inquiète au plus haut point le monde du livre, et suscite une véritable mobilisation à l’approche de Noël. Le livre est en effet un des cadeaux les plus prisés dans ce pays de fervents lecteurs.

La plupart des distinctions littéraires, en particulier les prix Goncourt, Renaudot ou de l’Académie française ne seront pas décernés ou rendus publics tant que les librairies demeureront closes. Or ces distinctions sont le plus important vecteur de vente (en général plus de 400.000 exemplaires pour le Goncourt et environ 260.000 pour le Renaudot). Seule l’académie du Femina a fait bande à part en décernant son prix (que certains appellent « prix Amazon » !) à Serge Joncour pour « Nature humaine » (Flammarion), mettant le lauréat dans l’embarras.

Le syndicat de la librairie française et le syndicat national de l’édition tirent eux aussi la sonnette d’alarme. Une pétition en faveur de la réouverture des libraires, à l’initiative notamment de notre nouveau Bernard Pivot, François Busnel, a déjà recueilli 200.000 signatures. Et ce n’est qu’un début. Il en va de la survie de la branche la plus indispensable de la culture, car au-delà de la situation économique des libraires, le livre est l’antithèse de l’obscurantisme. Il est loisir et culture. Il est plaisir et savoir. Jamais le monde du livre n’avait été aussi déterminé, pas même à l’époque où Jack Lang avait instauré le prix unique du livre.

Les libraires ne sont pas insensibles au drame sanitaire qui est en train de se jouer. Ils sont disposés à appliquer les protocoles les plus stricts pour protéger leurs clients. Mais avec un confinement dont tout porte à croire qu’il ne s’achèvera pas à la fin du mois de novembre, ils seront nombreux à mettre définitivement la clé sous la porte, en dépit des aides publiques, sans que ce sacrifice n’ait d’incidence significative sur l’endiguement de l’épidémie de Covid-19.

 

L’exception culturelle façon grandes surfaces

Le livre illustre combien ce reconfinement est injuste dans ses modalités pratiques. Les grandes surfaces, non satisfaites d’être les grandes gagnantes des confinements successifs, ont décortiqué le décret du confinement 2.0 et y ont trouvé le moyen de contourner l’obligation de fermeture de rayons « non essentiels » par ce système de « click and collect » interne : tous les rayons sont ouverts, mais le client ne peut se servir. Il choisit, puis est livré à un guichet, dans le magasin. Du « click and collect » interne qui tend à augmenter la concentration de clients dans les magasins, obligés d’attendre que leur commande leur soit apportée. Très bon pour combattre la propagation du coronavirus !

Tous les rayons sont ouverts, disions-nous. Et bien non ! L’exception culturelle à la sauce super et hypermarché, c’est la condamnation du seul rayon librairie, sans doute au prétexte qu’on passe plus de temps à choisir un livre qu’un paquet de nouilles, ce qui est faux pour la plupart des clients, en particulier dans les grandes surfaces généralistes. On peut voir dans cette exclusion un geste de solidarité avec les libraires, au détriment des éditeurs et des écrivains. Un geste qui peut aussi briser leur front uni.

C’est en tout cas un nouveau coup de pouce aux géants de la vente en ligne, en particulier Amazon.

Alors dans l’attente de vitaux ajustements du confinement, achetez des livres sur les sites de vente en ligne de nos milliers de libraires indépendants.

 

Michel Taube

 

 

 

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