Edito
09H43 - jeudi 27 août 2020

Rapprochement Israël – Emirat arabes unis : une chance pour la Palestine. L’édito de Michel Taube

 

Il est assez curieux que l’annonce de l’ouverture de relations diplomatiques entre Israël et les Émirats arabes unis (EAU) n’ait suscité que peu de commentaires et encore moins d’enthousiasme en France, la presse (pas uniquement de gauche) préférant souligner avec insistance que les Palestiniens en seraient les grands oubliés, analyse au demeurant simpliste et biaisée, car elle présuppose que les dirigeants palestiniens servent les intérêts de leur peuple. En outre, il est évident que certaines préfèrent s’arracher une dent sans anesthésie que reconnaître un succès de Donald Trump et de Benjamin Netanyahu (dont nous désapprouvons par ailleurs bien des positions et plus encore le style de gouvernance) !

Ce rapprochement israélo-émirien pourrait bouleverser les relations israélo-arabes, au détriment non pas de la cause palestinienne, mais de sa direction arc-boutée sur l’idée que la Palestine ne pourra se construire que sur les ruines de « l’État hébreu » (rappelons que 20 % de la population israélienne est musulmane). Cette intransigeance a permis à la vieille garde palestinienne, encore dirigée par un Mahmoud Abbas sur le déclin, de se maintenir au pouvoir et de s’enrichir, refusant au fil des décennies toutes les propositions de règlement, avec pour effet d’enfermer son peuple dans un climat de belligérance permanente. Les Émiriens ne sont pas les premiers à être excédés par cette intransigeance. Tout porte à croire qu’ils ne seront pas les derniers.

Aujourd’hui, le vrai ennemi des pays arabes est l’Iran (non le peuple iranien mais le régime en place) et non Israël, qui n’a d’ailleurs aucune vocation offensive à leur encontre. Par ailleurs, ces pays se sont fait une raison, certes à contrecœur : on ne peut éliminer une puissance militaire de cette envergure, a fortiori nucléaire, sans en payer le prix de sa propre destruction. Quant au combat de légitimité, autant se résoudre à prendre acte de ce qu’elle est partagée, ce qui permettrait de conduire à la création d’un Etat de Palestine à côté, et non pas à la place, d’Israël.

Les EAU ne sont pas plus fréquentables que les autres monarchies du Golfe persique. Nous l’avons expliqué dans notre dernier ouvrage auquel nous avons consacré un chapitre à sa relation avec Israël. Si l’on se place sur le terrain des droits de l’Homme, si l’on se réfère à la situation des femmes, des enfants, des minorités, ou si l’on considère ce pays sous un angle environnemental, il n’est même pas fréquentable du tout. D’ailleurs, Israël ferait bien de se méfier de son nouvel allié, car les Émirats ont bien plus à prendre qu’à offrir, du moins à court terme. Grâce au rapprochement avec Israël, les EAU peuvent espérer se doter d’un « dôme de fer » et de quelques autres joujoux militaires high-tech made in Israël.

Mais à moyen terme, Israël et plus encore le peuple palestinien pourraient être les grands bénéficiaires de cette nouvelle alliance, à une condition toutefois : que les Émiriens n’en subissent pas de conséquences néfastes, telles que des attentats islamistes ou une déstabilisation interne. Ainsi, l’Iran hésitera à deux fois avant de s’attaquer frontalement à Israël, mais pourrait être moins prudente face à son voisin émirien, dont la survie dépend du bon vouloir, de plus en plus fluctuant, des Américains.

L’accord Israël – EAU qui sera signé à Washington en grande pompe dans quelques semaines, annonce de nouvelles percées. On évoque déjà le Maroc et le Soudan (la rencontre entre Mike Pompéo, le Secrétaire d’Etat américain, et le premier ministre de la transition au Soudan augure d’évolutions à moyen terme), tout en soulignant que le vrai basculement serait l’Arabie Saoudite. C’est pourquoi ce rapprochement israélo-émirien a valeur de galop d’essai.

L’accord avec les Emirats pourrait aussi changer la donne du côté des Palestiniens. L’une des principales éminences grises du dirigeant émirien Mohamed Ben Zayed (MBZ) est Mohammed Dahlan, ancien chef du mouvement de jeunesse du Fatah, et bête noire des Israéliens. Il est depuis longtemps l’un des prétendants à la succession de Mahmoud Abbas. On a du mal à croire que cet accord historique se soit fait sans la participation active de Dahlan. Ce dernier aurait-il changé de stratégie à l’égard d’Israël ? Ce sont généralement les faucons, ou plus précisément ceux qui portent une vision parmi les faucons, qui font la paix !

On le saura dans l’année qui vient mais Dahlan pourrait tirer de cet accord un coup de pouce décisif, dont un effet possible et même probable serait un règlement négocié du différend israélo-palestinien, grâce à l’avènement d’une direction palestinienne qui songerait enfin à bâtir et développer son propre pays plus qu’à détruire son voisin. Ceux qui analysent le rapprochement entre Israël et les EAU comme la mort de la solution à deux États ignorent ou feignent d’ignorer que le discours tenu par la direction palestinienne à son peuple a invariablement été celui d’une Palestine arabe en lieu et place d’Israël. C’est cette duplicité qui risque de succomber aux récentes et prochaines évolutions diplomatiques pour qu’une solution à deux États puisse véritablement s’imposer.

Une autre conséquence de ce rapprochement est l’aggravation, mais aussi la clarification, de la scission au sein du monde arabo-musulman, autour de la question iranienne. D’un côté, les pays sunnites, opposés à l’Iran, et alliés des États-Unis. Ces derniers se repliant sur eux-mêmes (le mouvement se poursuivra, quel que soit le résultat de l’élection américaine), l’allié principal du monde sunnite pourrait être Israël, un paradoxe inimaginable il y a peu de temps, d’autant plus qu’Israël a d’autres atouts que ses armes : avec l’effrayante perspective du réchauffement climatique et même de la détresse hydraulique dans laquelle nombre de pays de la région se retrouveront à moyen terme, le savoir-faire israélien pèse bien plus qu’une cause palestinienne engluée dans une intransigeance excluant toute solution négociée.

Face à l’alliance américano-israélo-sunnite, se dresse l’Iran chiite et ses satellites, comme le Yémen et le Liban, encore sous la chape du Hezbollah, et la Turquie du mégalomane Recep Tayyip Erdoğan, deux pays non arabes. Le Qatar est aussi proche de l’Iran, plus par tactique et proximité géographique que par conviction selon nous, tout en maintenant ses relations avec les autres belligérants, Israël compris, qui y a envoyé le chef du Mossad pour implorer le maintien de l’aide financière qatari au Hamas palestinien, dont le but est la destruction d’Israël !

Même en Iran, des forces politiques et militaires internes au régime pourraient voir leur intérêt à une pacification avec Israël et le monde sunnite. Ce serait l’étape d’après.

L’Orient est compliqué. Surtout si on y ajoute la Chine, la Russie, l’Europe qui y jouent leur propre partition.

Oui, l’Orient est décidément bien compliqué ! C’est de l’Orient que proviennent bon nombre de nos misères. C’est de l’Orient que scintillera peut-être une lumière d’espoir…

 

Michel Taube

 

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