La chronique de Jean-Philippe de Garate
11H09 - vendredi 17 janvier 2020

« Le Juge des enfants » de Jean-Philippe de Garate : un livre d’humilité et d’humanité (dont la justice a le plus grand besoin).

 

Ce petit livre d’un grand et ancien magistrat est une petite pépite. Une merveille d’humanité, d’humilité, de modestie. Au cours de son parcours professionnel, Jean-Philippe de Garate fut juge des enfants à Douai, dans un tribunal pauvre, presque miséreux, au cœur d’une région économiquement sinistrée. C’est dans ce cadre sans fard que se déroule l’essentiel des treize tranches de vie qu’il nous fait partager dans « Le Juge des enfants », paru aux Editions Poraparole.

Être juge pour enfants, ce n’est seulement juger les enfants pour les délits qu’ils ont pu commettre. C’est aussi, et surtout, une mission exaltante, souvent épuisante, presque un sacerdoce : protéger les enfants exposés à un danger qui ne prend pas toujours, tant s’en faut, la forme de la maltraitance physique. Pour mener à bien cette tâche, le juge des enfants se voit doté par le législateur « d’outils juridiques » comme le placement ou l’assistance éducative. Mais cette approche technique, presque technocratique, ne donne qu’une idée très abstraite de la réalité de sa fonction et de son quotidien.

Ce petit livre précieux n’est pas juridique, ou si peu. Jean-Philippe de Garate nous ouvre les portes de son cabinet, nous invite à partager l’histoire douloureuse et parfois tragique de familles, au travers de petits récits, qui ne laissent aucune place à la lassitude ou à l’ennui. Six ou sept pages pour chacun d’eux, qui sont autant de plongées dans la vie réelle des hommes, et bien sûr des enfants, de leurs petits et grands malheurs, de leur fragilité, de notre fragilité. Un père ravagé par le chagrin après la mort de sa femme, qui tombe dans la dépression et l’alcool, au point que ce sont plus ses enfants adolescents qui le portent que lui qui les élève. « Maman est morte et papa ne va pas bien ». Est-ce une histoire extraordinaire qui n’arrive qu’aux autres ? Si dans cette affaire, Jean-Philippe de Garate avait cédé aux pressions des éducateurs et de la présidente du tribunal, soucieux de placer les enfants dans un foyer, il n’aurait jamais reçu, un an plus tard, une carte postale avec ce message : « papa va mieux ».

Bien sûr, certaines affaires contées par l’auteur sont plus spectaculaires, si tant est que ce qualificatif fasse sens dans ces drames qui ne sont pas des fictions, mais dont certains pourraient y faire penser, parfois jusqu’au dégoût et même à l’horreur.

Pour être juge des enfants, il faut faire preuve d’une humilité que l’on voudrait partagée par tous les magistrats, les présidents de juridiction, les services sociaux, les éducateurs… Il ne devrait point y avoir d’avis péremptoire et définitif en matière de protection de l’enfance, ni de décision fondée sur des préjugés, des considérations personnelles, sociétales ou politiques. Jean-Philippe de Garate n’en a que trop rencontré, des gens qui savent. Lui reconnaît s’être trompé, avoir douté. Il n’y a que les imbéciles qui ne doutent jamais, surtout dans un domaine où le remède peut être pire que le mal, où le placement d’un enfant risque de le détruire plus que de le protéger. Être juge des enfants, c’est prendre à chaque instant le risque de se tromper face à des protagonistes trop souvent persuadés de détenir la vérité.

En nous entraînant dans les coulisses du tribunal, Jean-Philippe de Garate nous donne aussi un avant-goût de cette justice déshumanisée que la révolution technologique nous prépare, et que la réforme votée en 2019 semble avoir entérinée. Une justice rendue sur dossier, sans audience, où un enfant peut passer six ans en foyer sans jamais avoir vu un juge. C’est à se demander si les algorithmes qui remplaceront peut-être un jour les juges ne seront pas plus sensibles, plus équitables, et en définitive plus humains, que certains magistrats en chair et en os. Pas tous, heureusement. Dénoncer cette dérive a valu à Jean-Philippe de Garate d’être considéré comme un franc-tireur, un gêneur, un empêcheur de (pré)juger en rond. Mais comment oserait-on reprocher à un juge, a fortiori un juge des enfants, d’être trop humain ?!

 

Raymond Taube

Rédacteur en chef d’Opinion Internationale et Directeur de l’IDP – Institut de Droit Pratique

 

Séance de dédicaces : samedi 25 janvier de 14 à 18 heures, librairie Gilbert Joseph, 10 rue de Pologne, Saint Germain-en-Laye

Directeur de l'IDP - Institut de Droit Pratique / rédacteur en chef d’Opinion Internationale