Monde
14H35 - lundi 14 octobre 2019

De la plage à Game of thrones, le droit nous fait rêver au 11ème salon du livre juridique ! L’édito de Michel Taube

 
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livre saisies

Stendhal lisait le code civil tous les jours pour aiguiser et affuter sa plume !

Il est aride, il est technique, il est souvent obscur : le droit peut pourtant être vivant, joyeux (oui, oui) et donner du sens à l’actualité quand il prend un peu de recul ou de hauteur sur sa pratique purement juridique. En tout cas le droit a son salon du livre, organisé par le Club des juristes et le Conseil constitutionnel, l’occasion unique de se plonger dans une expérience plus humaine, plus incarnée avec les auteurs d’un monde qui fait parfois peur aux profanes.

Très vite, le décor est planté… Le verdict tombe avec plus de légèreté que la décision d’un juge : le prix 2019 du livre de la pratique juridique va à Lionel Ascensi pour « Droit et pratique des saisies et confiscations pénales » aux Editions Dalloz. Ca, c’est pour la technique !Il faut dire que la créationd’une institution nouvelle (l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués, l’Agrasc) et une refonte complète du dispositif législatif (avec la loi du 3 juin 2016 renforçant la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et leur financement) méritaient qu’un nouvel ouvrage de référence vienne éclairer les professionnels. Et bien le voici !

Le prix du livre juridique, lui, est allé à La République injuriée d’Olivier Beaud. Juridique cette Histoire des offenses au chef de l’Etat de la IIIeà la VèmeRépublique ? Le sujet en tout cas est très politique. L’éminent universitaire nous explique, au fil d’une histoire passionnante, que le fameux « délit d’offense » a été abandonné depuis 2013, levant, autour du premier des princes, le monarque républicain, un bouclier de protection qui était devenu aussi perméable que la ligne Maginot en son temps.

Ce livre permettra certainement de revisiter le fameux « en même temps » macronien : l’actuel hôte de l’Elysée aurait voulu que l’on respectât la dimension jupitérienne de sa fonction (comme le rappelle Olivier Beaud, le chef de l’Etat n’a pas hésité à recadrer un jeune qui le tutoyait par un « Tu ne m’appelles pas Manu, tu dis monsieur le président de la République ou monsieur ») tout en se disant proche du peuple (en effet, Emmanuel Macron bat tous les records de déambulation et de débats directs avec les Français). Mais il a vite renoncé à s’offusquer juridiquement des offenses que le mouvement des gilets jaunes ont fait exploser dans les rues de France, dans l’opinion publique et sur les réseaux sociaux.

Il faut dire que la démocratisation du rapport entre les politiques et les citoyens a ses travers et va jusqu’à nous faire tourner la tête comme nous l’avons vu avec le mouvement de décrochage des portraits officiels du président. Ces actes, symboliques certes, se sont soldés par des décisions de justice hallucinantes qui sont, elles, une forme d’injure à la République[1]Mais disons-le avec force, justice ou pas, on n’injurie pas la République impunément !

Revenons au salon du livre. La déambulation nous a conduit à remarquer quelques ouvrages…

Un peu de gravité encore : le livre Justice et médias, la tentation du populisme aux éditions LGDJ permet à son auteure, la journaliste Olivia Dufour, d’émettre des propositions pour freiner les tornades qui se multiplient (comme les ouragans avec le dérèglement climatique) devant ce tribunal populaire et médiatique qui brise parfois, trop souvent, les vies d’innocents ou fait croire à nos concitoyens qu’ils ont des droits que la justice vient ensuite leur retirer de bon droit. Pourquoi des femmes violentées se retrouvent-elles condamnées pour dénonciation calomnieuse ou diffamation (Raymond Taube, rédacteur en chef d’Opinion Internationale et directeur de l’IDP – Institut de Droit Pratique, nous en parlait récemment) ? Pourquoi des innocents sont-ils condamnés par les médias pendant douze heures comme le pseudo Xavier Dupont de Ligonnès ou toute une vie parfois ? Olivia Dufour dénonce, mais analyse surtout, ces condamnations à mort sociales. En suggérant notamment à la justice, comme le faisait à merveille François Molins, l’ancien procureur de Paris, de communiquer davantage, sur la base de l’article 11 du code de procédure pénale, notamment « afin d’éviter la propagation d’informations parcellaires ou inexactes »,pour mieux alimenter en données factuelles et précises la machine médiatique lorsque celle-ci s’emballe. Ajoutons-y une suggestion : il existe des porte-paroles des ministères de la justice et de la police. Pourquoi ne seraient-ils pas plus présents sur les plateaux de TV et radios pour cadrer les commentaires des faits et des enquêtes en cours aux côtés des journalistes et des experts ?

Le droit est partout ! Même à la plage ! Le droit des baignades de Christian Belhache chez l’indispensable Berger Levrault, en convaincra les plus sceptiques. Cette somme nous interroge sur la légalité des burkinis dans les piscines de France mais nous y reviendrons prochainement.

Il est partout, le droit, je vous le dis ! Même dans les séries télévisées les plus populaires. C’est ce dont sont convaincus les éditions mare & martinqui commettent d’une pierre deux coups éditoriaux : La pensée juridique de Sheldon Cooper ou comment faire du droit avec The big Bang Theory de Fabrice Defferrard et Du droit dansGame of thrones, ouvrage collectif dirigé par Quentin Le Pluard et Péran Plouhinec [notre photo]. Ces deux livres, chacun à sa façon, décortiquent le droit là où on ne l’attend pas, nous rappelant son universalité.

Serions-nous des juristes télévisuels ? Ces deux livres pourraient nous faire croire un instant, juste un instant, que nous sommes tous des juristes en herbe pour s’inspirer du titre de la belle revue Le petit juriste.

Mention émue enfin pour Simone Veil : trente-six personnalités éclairent la pensée de la femme européenne, l’héritage humaniste qu’elle nous laisse et que s’attachent à faire vivre ses enfants… Jean Veil était présent sous les dorures du Conseil constitutionnel et nous rappelait par la présence filiale de sa maman que le droit sans humanisme n’est que ruine de l’humanité.

 

Michel Taube avec Anne Bassi, présidente de Sachincka et chroniqueuse littéraire d’Opinion Internationale

 

[1]L’article dans lequel nous rapportions cette décision rendue le 16 septembre 2019 par Marc-Emmanuel Gounot, juge unique de la 7ème chambre correctionnelle du tribunal de Lyon, relaxant deux militants écologistes qui avait décroché le portrait d’Emmanuel Macron de la mairie du 2e arrondissement de Lyon rappelle l’argument éloquent employé :

« Face au défaut du respect par l’État d’objectifs pouvant être perçus comme minimaux dans un domaine vital, le mode d’expression des citoyens en pays démocratique ne peut se réduire aux suffrages exprimés lors des échéances électorales mais doit inventer d’autres formes de participation dans le cadre d’un devoir de vigilance critique ». [Le décrochage du portrait du chef de l’État dans une mairie] « doit être interprété comme le substitut nécessaire du dialogue impraticable entre le président de la République et le peuple ».

 

Présidente de Sachinka, chroniqueuse littéraire
Directeur de la publication