Monde
07H00 - vendredi 30 août 2019

Mariachi ou vendeuse de gomina : la débrouille des infirmiers vénézuéliens pour survivre

 

Son habit de lumière, Edgar le garde dans une armoire rouillée d’un hôpital de Caracas. Une fois par semaine, l’infirmier se transforme en mariachi et entonne des sérénades mexicaines pour quelques bolivars. Question de survie, car avec son seul salaire il ne peut rien acheter.

Edgar Fernandez, 40 ans, a fait ses comptes. « Mon salaire d’infirmier ne vaut rien. Je travaille (12 heures) de 19h à 7h ou de 7h à 19h, mais je ne peux rien acheter », souffle-t-il.

Pousser la chanson une fois par semaine dans un bar-restaurant de la capitale vénézuélienne lui permet de doubler son maigre salaire mensuel qui équivaut à 10 dollars. Pourvu qu’on l’appelle pour un anniversaire ou une soirée entre amis, Edgar revêt son pantalon, sa veste et son sombrero et se fait mariachi. Seul au micro, il reprend des classiques mexicains, surtout ceux de son idole, la méga-star mexicaine Vicente Fernandez, où il est souvent question d’amor.

Qu’ils soient instituteurs ou infirmiers, tous les employés du secteur public vénézuélien perçoivent des salaires qui ne permettent en rien de joindre les deux bouts.

L’infirmier vénézuélien Edgar Fernandez, en costume de mariachi, chante dans un bar-restaurant d’El Junquito, près de Caracas, le 24 août 2019 – AFP / Federico PARRA

 

Le gouvernement du président socialiste Nicolas Maduro a porté en mai le salaire minimum à 65 000 bolivars, soit environ 4 dollars. Une misère dans un pays où la crise politique se double d’une effroyable récession. Cette année, l’hyperinflation pourrait atteindre 1 000 000%, selon le FMI, et le PIB s’est contracté de 47,6% entre 2013 et 2018.

Avec son ancienneté et ses horaires de nuit, Edgar gagne un peu plus que le salaire minimum, mais c’est loin d’être assez pour se payer un loyer. Alors il s’est aménagé une chambre dans l’hôpital Perez Carreño de Caracas où il dort sur un matelas d’une saleté repoussante. Et il ne peut plus guère compter sur son complément de chanteur, car le chaos économique qui saigne le pays ne permet plus aux Vénézuéliens de sortir autant qu’ils le souhaiteraient. « Parfois, on me paie en farine ou en lentilles. C’est quand même mieux que de repartir les mains vides », raconte Edgar.

 

L’infirmière vénézuélienne Francis Guillen prépare du gel pour cheveux chez elle, le 21 août 2019 à Caracas – AFP / Federico PARRA

De 120 kg à 65 kg

Sa collègue Francis Guillen, 30 ans, ne donne pas dans la chanson : quand elle ne soigne pas les patients de l’hôpital Perez Carreño, elle vend du gel pour cheveux qu’elle fabrique elle-même dans la pièce principale de sa maison. Le sachet de gel vaut l’équivalent d’un dollar et « si je n’avais pas d’autre activité que celle d’infirmière, je ne sais pas ce que je deviendrais », confie Francis. Francis parfume un peu son gel au sent-bon et le propose à la vente sur un étal improvisé du marché de Catia, dans l’ouest de Caracas. Parfois, par manque d’argent, ses clients lui proposent de troquer son gel contre d’autres articles. Comme 3,3 millions de ses compatriotes qui ont fui le Venezuela depuis début 2016 selon l’ONU, Francis est tentée de faire ses valises pour repartir de zéro à l’étranger.

Depuis juin 2018, 15 000 infirmières et infirmiers ont démissionné, soit 40% des infirmiers que compte le secteur médical public et beaucoup ont émigré, selon Ana Rosario Contreras, présidente du Collège des infirmières de Caracas, un organisme professionnel. Parmi les revendications de Mme Contreras: un salaire payé en dollars et non plus en bolivars.

Camilo Torres, infirmier dans l’Etat de Bolivar, dans le sud du Venezuela, est, lui, aux fourneaux quand il n’est pas à l’hôpital. Du pas de sa porte, il vend ses pâtisseries et glaces pour grossir sa maigre bourse.

Pour se rendre à l’hôpital, comme les transports publics sont aux abonnés absents, il marche deux heures dans la touffeur tropicale de Ciudad Bolivar. Il y a trois ans, il pesait 120 kg, aujourd’hui il arrive à peine à 65 kg. « Je suis maigre et c’est à cause de la faim », dit Camilo.

Une voisine l’a aidé à raccommoder ses chaussures qui tombaient en lambeaux. Hors de question de s’en acheter une nouvelle paire, elle aurait coûté plus du double de son salaire. Et pourtant, pas question de démissionner. « Ma vocation c’est de sauver des vies. Si du jour au lendemain il n’y avait plus aucun personnel à l’hôpital, il n’y mourrait non pas dix personnes, comme c’est le cas aujourd’hui, mais 50 », affirme Camilo. « Cette douleur, je ne pourrais jamais m’en défaire », dit-il.

 

Margioni BERMUDEZ et Alexander MARTINEZ

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