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07H27 - vendredi 1 mars 2019
Afrique

Propositions pour la restitution des œuvres d’art à l’Afrique. Tribune de Christian Kader Keita

 

Christian Kader Keita milite, avec d’autres personnalités dont Serge Guezo (héritier officiel du roi Guezo), pour le retour des œuvres d’art africain confisquées pendant la colonisation. C’est donc tout naturellement qu’il a saisi au bond la proposition d’Emmanuel Macron, formulée à Ouagadougou le 28 novembre 2017, de restituer à l’Afrique ses œuvres en formulant une première analyse à la une d’Opinion Internationale et en émettant aujourd’hui des propositions concrètes.

Moins d’un an après le discours de Ouagadougou, la commission Savoy / Sarr, des noms de Bénédicte Savoy, historienne de l’art, et Felwine Sarr, économiste [notre photo] a rendu son rapport audacieux le 23 novembre 2018 au chef de l’Etat : « restituer le Patrimoine : vers une nouvelle éthique relationnelle ».

Ce rapport a fait l’effet d’une bombe et a bousculé le monde de l’art en France en particulier et en Europe en général. Mais il a également semble-t-il réveillé une partie de l’Afrique sous les appels d’un notaire inattendu en la personne d’Emmanuel Macron.

Christian Kader Keita

 

Une visiteuse était interviewée par la BBC à la sortie du musée de Quai Branly :

  • « Madame vous venez de visiter le musée, vous avez vu le trône du Roi Guezo, quelles sont vos impressions ?
  • « Le travail est d’une finesse remarquable, l’objet est magnifique !
  • Ces objets vont repartir d’où ils viennent, c’est-à-dire en Afrique, qu’en pensez-vous ?
  • Je suis très déçue car il faudra prendre un billet d’avion pour aller voir ces œuvres alors qu’aujourd’hui, je les ai à portée d’un ticket de métro… ».

Il n’est pas question ici de dépouiller les musées européens, mais de repenser une nouvelle façon de partager et de jouir de ce patrimoine universel des deux côtés de l’océan.

Quand on aime l’art africain, on va également apprécier de le rencontrer sur les terres qui l’ont vu naitre. En l’espèce, l’Afrique ne se contente plus de déclaration d’amour, elle veut des preuves d’amour. Cette Afrique qui avec ses mamelles a nourri toutes les grandes puissances de ce monde réclame simplement justice et considération.

L’Afrique n’espérait plus rien de cet héritage dont l’inventaire des biens se révèle être l’étape première pour l’évaluation du volume des biens qui rentreraient dans ce périmètre de restitution. En effet, certains experts affirment que 80 à 90% du patrimoine artistique africain de cette période demeure en dehors du continent africain.

Du côté de la France, certains ont voulu faire prévaloir des arguments de droit pour prêcher l’inaliénabilité des biens de musées. On peut naturellement leur opposer l’argument que ce qui a été fait par la loi (sous des régimes ancestraux dépassés de surcroît) peut être défait par la loi. La mondialisation avec ses accords bilatéraux et le retour des valeurs de justice (rendre aux Africains ce qui leur a été illégalement subtilisé) et d’égalité sont des marqueurs qui illuminent la route vers cette restitution. La reconnaissance de l’identité africaine, de son art, de sa place dans la culture universelle et la restitution de son patrimoine font partie de cette nouvelle mondialisation.

 

Musée de la Fondation Zinsou à Ouidah au Bénin

L’Afrique peut-elle être au rendez-vous ?

Du côté de l’Afrique, ce rapport a suscité beaucoup d’enthousiasme et en même temps posé des questions : serons-nous capables de recevoir ces œuvres dans de bonnes conditions ? Serons-nous capables d’assurer leur sécurité pour éviter de les perdre une deuxième fois, comme le redoute l’artiste plasticien Béninois Romuald Hazoume ? Que faisons-nous pour accueillir ces œuvres ? Que devons-nous faire pour être prêts au moment venu ? Allons-nous profiter enfin de cette manne économique que représente le tourisme culturel ?

L’Afrique est bien capable de recevoir dans les normes les plus modernes les œuvres qui lui seront destinées. Les conditions structurelles sont remplies dans beaucoup d’Etats africains. Il existe en Afrique plus de 500 musées. Les Africains ont compris qu’ils devraient faire du développement culturel un des maillons du développement de leurs pays. La construction récente de musées au Benin, au Sénégal et Mali en est la preuve.

La visiteuse du quai Branly, qui pourra continuer à visiter le musée parisien, sera ravie d’aller découvrir les musées béninois tels que le musée régional de Natitingou, le musée Kaba de la Résistance, le musée da Silva, le musée Homme de Porto-Novo, le musée historique d’Abomey, le musée régional de Kinkinhoué, le musée d’histoire de Ouidah, la fondation Zinsou. En Côte d’Ivoire, vous trouverez le Musée des civilisations.

Les structures pour exposer et conserver le patrimoine existaient en Afrique bien avant l’arrivée des colons et ont continué à se déployer après, même si aujourd’hui la question se pose de savoir si cette reproduction du modèle muséal occidental répond effectivement au besoin du peuple et du patrimoine africain.

Ceci dit, reconnaissons, les larmes aux yeux, que certains pays africains ont laissé dépérir leur propre patrimoine culturel et ce de façon dramatique. Il est temps de sonner le clairon du réveil et de se remettre au travail. Dans beaucoup de capitales en Afrique, il manque de bibliothèques, de salles de cinéma, de musées, ou bien quand ils existent, ils sont dans un état de délabrement tel qu’ils laissent place aux doutes sur l’avenir même de ces structures.

Ici on parle des œuvres d’art pré-coloniales mais la production de l’art africain ne s’est jamais arrêtée.  Gouvernants africains que faites-vous de vos œuvres dites modernes ? Que faites-vous de vos artistes contemporains ? Que faites-vous pour la formation culturelle de vos peuples ? Quelle est la place de la culture dans votre pays ? Folklore, contes et rites d’Afrique tendent depuis plusieurs décennies à s’évanouir sans laisser de traces. Le développement d’un pays ne passe pas seulement par la construction des routes, des villes mais aussi par la construction de son esprit.

 

Dix propositions pour une Afrique des arts

Pour l’heure, nous croyons qu’il est possible d’agir dans dix directions concrètes…

  1. Inviter les gouvernants africains à mettre en place des actions pour préparer les mentalités à accueillir les œuvres restituées : création de centres de formation sur la culture africaine, réécriture des chapitres de notre histoire africaine afin de sensibiliser la nouvelle génération à la richesse culturelle de l’Afrique et à sa contribution à la culture universelle ;
  2. Procéder à un inventaire des biens culturels dans chaque pays afin d’avoir un répertoire exhaustif ;
  3. Encourager la création de musées et de fondations privés africains;
  4. Développer des universités régionales pour former des conservateurs de musées, une formation des jeunes Africains au patrimoine africain et à l’histoire de son art.
  5. Raisonner au minimum à l’échelle régionale et non uniquement national. Le peuple Kongo par exemple concerne une population de RDC, de la République du Congo, de l’Angola et du Gabon. Il fait sens donc de penser à la création des musées régionaux avec la participation de tous ces pays. Un musée d’Afrique Centrale, un centre de formation sur l’art de l’Afrique Centrale… sont autant de pistes.
  6. L’Union Africaine pourrait promulguer des lois qui rendraient incessibles, inaliénables les biens qui feront l’objet de restitution. Une fois les œuvres répertoriées, elles pourront ainsi être frappées d’une incessibilité dans le monde afin de mitiger les risques de pillages ultérieurs des musées.
  7. Organiser le mouvement et les prêts des œuvres tant entre les musées africains qu’avec le reste du monde (Branly, Louvre, Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren en Belgique…).
  8. Donner un passeport africain aux œuvres d’art en respectant en la matière les règles de conservation, de sécurité et de déplacement.
  9. Autour de ces musées, développer un tourisme culturel en Afrique en développant l’industrie touristique (constructions des hôtels, offre de transport construction et restauration des musées afin de présenter une offre riche et diversifiée).
  10. Adopter des lois qui protègent les droits des artistes et qui permettent leur épanouissement.

 

Le rapport sur la restitution des œuvres aux Africains est sans doute un grand pas que nous devons saluer. En même temps, nous recommandons de la prudence car présenter un rapport ne présume pas de son acceptation totale ou partielle d’autant plus qu’il reste l’incertitude des voies parlementaires françaises éventuelles à enclencher.

Par conséquent, gardons-nous de tout triomphalisme car tant de rapports ont accouché en définitive de peu. La décision rapide, presque par surprise, – certainement préméditée – juste au lendemain de la publication du rapport SAVOY/ SARR du Président Macron de restituer26 œuvres au Bénin, loin de nous rassurer vient plutôt conforter notre appel à la vigilance.  Quand on pense qu’il reste encore des milliers d’œuvres du Bénin dans les musées en France, Il ne faut pas que ce soit un nuage de fumée qui nous dérouterait du plan magistralement tracé par les deux rapporteurs.

« Tu peux demander à ton Dieu de bénir ton travail, pas de le faire à ta place ! » En effet, ces objets d’art africain ont beau être chargés d’un capital ésotérique et pour certain d’une puissance occulte très forte, ils ne pourront pas changer par miracle nos lacunes actuelles sans travail.

Christian Kader Keita

Chef d’entreprises, titulaire d’un MBA en finances et management, secrétaire général du RICE (Réseau International des Congolais de L’Extérieur qui travaille pour la promotion des start up et de l’entrepreunariat en Afrique) et directeur Associé chez AVUTANN, cabinet de conseil en organisation, stratégie et management.