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11H33 - samedi 10 mars 2018

L’art africain et le retour des œuvres aux origines, le point de vue de Christian Kader Keïta

samedi 10 mars 2018 - 11H33

altChef d’entreprises, titulaire d’un MBA en finances et management, secrétaire général du RICE (Réseau International des Congolais de L’Extérieur qui travaille pour la promotion des start up et et de l’entrepreunariat en Afrique) et directeur Associé chez AVUTANN, cabinet de conseil en organisation, stratégie et management, Christian Kader Keïta plaide pour le retour à l’Afrique des œuvres qui lui ont été confisquées pendant la colonisation et qui sont exposées dans les musées d’Occident sans contrepartie ni partenariat. Pour l’auteur, c’est une question de justice mais aussi un moyen de rattacher l’Afrique d’aujourd’hui à son passé et de recréer ainsi les voies d’un avenir cohérent pour tout le continent.

Le président béninois, Patrice Talon, en a parlé avec Emmanuel Macron lundi dernier. Le président de la République française avait annoncé dans son fameux discours de Ouagadougou, le 28 novembre 2017, qu’il allait proposer une modification de la législation française pour permettre la restitution d’œuvres africaines présentes dans nos musées. Une mission vient d’être confiée à l’historienne d’art Bénédicte Savoy, membre du Collège de France, et l’écrivain et universitaire sénégalais Felwine Sarr. Le président attend leur rapport en novembre.

C’est que l’attente est profonde et vient de loin… C’est une rumeur qui se fait clameur : l’Afrique revendique le retour des œuvres qui lui ont été prises pendant la colonisation et qui sont exposées dans les musées d’occident sans contrepartie ni partenariat. Macron s’y est engagé à Ouagadougou… Aidons-le à tenir parole !

Pour moi, tout commence par cette petite histoire racontée et vécue par Serge Guezo, un descendant du roi d’Abomey, le roi Guezo. Serge est très impliqué dans la promotion de l’art africain partout dans le monde. Avec des moyens très modestes il essaie de monter une fondation afin de garantir la préservation de cet art, dans son pays en particulier mais plus largement de tout l’art africain.

L’histoire, donc, est la suivante : un dimanche légèrement brumeux à Paris, il décide de faire découvrir le Musée du Quai Branly à sa fille. Passage à la caisse, tickets en mains, après quelques pas, les voilà plongés dans l’histoire et la civilisation africaines. Ils arrivent devant le trône du Roi d’Abomey. Serge montre à sa petite-fille le trône. Il s’en suit un dialogue. Serge : « voici le siège de mon arrière, arrière grand Père qui était le Roi d’Abomey ». Sa fille : « comment est-il arrivé ici papa ? », « par Bateau certainement » répond Serge. « Alors pourquoi doit on payer pour voir le siège de notre propre parent ?» Ceci est une confirmation : une grande partie de l’art africain a été arrachée aux peuples d’Afrique pour se retrouver tantôt dans des musées tantôt chez des riches collectionneurs, privant ainsi les africains de la possibilité de connaître et de tirer profit d’une grande et bonne partie de leur culture.

Aujourd’hui, l’art africain est à la mode. Je dirais même, avec un clin d’œil ironique, l’Afrique de l’art est bien partie ! En effet, l’art africain a le vent en poupe même si, ici où là, s’entendent encore quelques propos condescendants. On entend parler de l’art primitif, de l’art primaire… Comme si les africains avaient attendu la colonisation pour prendre conscience de la richesse de leur art et comme s ’il était encore besoin de rappeler cette vérité historique : l’art africain a pré existé à l’esclavage et à fortiori à la colonisation.

L’Afrique est multiple et diverse. L’art africain est multiple et divers lui aussi, même si on retrouve certaines empreintes communes malgré les distance qui séparent les tribus et leurs œuvres. Un masque africain porte souvent un capital culturel, social et très souvent cultuel. Soustraire une œuvre d’art, un masque une tribu de l’Afrique revient à lui prendre non seulement une partie de son patrimoine culturel mais plus encore un objet cristallisant toute sa spiritualité. C’est un acte dont les conséquences peuvent être le déracinement de tout un peuple, préalable à ses errements. S’approprier ensuite ces œuvres, en faire un objet de commerce et une source d’enrichissement est une circonstance qui aggrave la misère.

Demander le retour des œuvres d’art en Afrique constitue une des étapes essentielles à la reconstitution de la mémoire historique de tout un peuple. Elle permettra de gommer un des méfaits dévastateurs de la colonisation. Reprends ce qui est à toi, retrouve qui tu es et d’où tu viens et tu sauras alors où tu dois aller. Redonner sa fierté à tout un peuple, lui permettre de retrouver ainsi sa place à côté d’autres peuples, fier de sa culture et fier de son histoire qu’il peut enfin maintenant écrire de ses propres mains. Voici un des objectifs de cette demande de retour. Un arbre, quel que soit sa hauteur, tient à la profondeur et à l’épaisseur de ses racines. La culture africaine est la racine de tout le peuple africain.

Comment l’Afrique peut-elle récupérer ces œuvres alors que les pays qui les détiennent les ont faites leurs ? Juridiquement il n’est pas aisé de réclamer ces œuvres : pour le droit français, en matière de meuble, possession vaut titre… La question demeure donc posée. Elle est politique, historique économique et culturelle : l’Afrique a-t-elle les moyens d’avoir gain de cause dans cette discussion ?

L’Afrique doit s’unir pour parler d’une seule voix. La problématique étant commune à tous les anciens pays colonisés, la solution devrait être aussi commune. Les institutions africaines (UA) avec le support des institutions mondiales telles que l’UNESCO, la Francophonie (pourquoi pas ?) devront porter cette revendication. A ce stade, force est de constater que nous en sommes très loin. Seul le Bénin se détache du lot.

Ceux qui continuent à penser que, compte tenu de la situation économique de nombreux pays africains, les préoccupations économiques sont à prioriser au détriment des questions d’art et de culture se trompent. L’homme ne vit pas que de pain. Ceci est encore plus vrai de nos jours où l’art africain, longtemps décrié mais échangé sous le manteau par certains initiés, connaît un essor impressionnant et devient un objet de spéculation financière sur les plus grandes places du monde.

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A ce stade, il nous paraît utile de donner quelques points de repère :

Tout d’abord, nous ne sommes pas partisans d’une confrontation avec les détenteurs actuels. En revanche nous croyons à l‘efficacité d’un dialogue franc et ouvert avec les Etats qui détiennent les œuvres afin d’arriver à des compromis « gagnants-gagnants ». Ce dialogue doit associer les juristes, les associations, les ayants droits, les historiens, car il faut bien sûr des preuves historiques, et enfin les politiques sans lesquels rien ne sera possible. Nous avons bien conscience qu’il y a eu plusieurs modes d’acquisition : rachat, vol ou pillage, suite aux guerres coloniales, prises illégales dans les fouilles… Considérant que l’art est une valeur universelle, l’Afrique doit prendre sa part dans la conservation et le développement du patrimoine culturel universel. En cette ère de mondialisation, où nous voyons nos artistes exposés dans les plus grands musées, les africains doivent garder en tête l’idée du partage du savoir et de la culture. Le financement ou le transfert de certains musées d’art africain de l’Europe vers l’Afrique est une des solutions qui permettraient à la jeunesse africaine de profiter également des œuvres de leurs ancêtres.

L’autre priorité est, selon nous, d’accentuer la promotion de l’art africain au sein même de l’Afrique par la formation de la jeunesse et par l’action des fondations et festivals. La jeunesse africaine doit s’approprier son art. La transmission de savoir-faire dans les écoles d’art en Afrique, la multiplication de ces écoles, l’entrée en scène des gouvernants sur ces questions de politique culturelle et leur financement sont autant de pierres indispensables à la construction de l’édifice. Aujourd’hui très peu d’Africains connaissent l’étendue de la richesse culturelle léguée par leurs ancêtres. Cette connaissance passera par la formation et l’éducation.

Enfin, maintenir la pression sur les Etats pour qu’ils parlent d’une même voix dans le concert international afin d’obtenir un jour le retour des œuvres africaines est une exigence. L’engagement des Etats africains sera plus solide et plus crédible si les Etats accompagnent ces efforts par la construction et la conservation de musées dédiés. Les œuvres doivent d’ailleurs repartir vers les lieux qui les ont vu naitre. Il existe autour de celles-ci tout un éco système qui explique parfois les couleurs, les outils, les techniques et les propos de l’artiste. Il serait dommage de s’en priver en les délocalisant de façon définitive dans les grands musées occidentaux.

En outre, remettre ces œuvres à l’Afrique permettra de développer le tourisme culturel dont ces pays ont économiquement besoin.

 

Et puis, des pistes d’action concrètes sont possibles :

Agir par le biais des associations. Plusieurs associations à travers le monde portent cette revendication africaine. Outre les objections liées à la légitimité juridique de la cause défendue, puisque seuls les ayants droits directs peuvent y prétendre et se voir remettre le cas échéant les œuvres en question, ces associations doivent également affronter la résistance politique des pays détenteurs. Les actions associatives permettent surtout de sensibiliser le monde au droit des africains de récupérer ce qui leur a été injustement confisqué. Il est clair aussi que les moyens financiers très limités dont disposent ces associations sont un frein à toutes les actions d’envergure mondiale pourtant nécessaires pour faire pencher la balance du côté des victimes.

Agir par le biais de certaines fondations dirigées par des mécènes fortunés et de surcroît africains. C’est le cas de personnalités comme Sindika Dokolo.

L’action publique étant souvent démissionnaire, ces mécènes peuvent en effet constituer une alternative en rachetant partout où il est possible les œuvres africaines, en cherchant à les regrouper de façon homogène afin de consolider leur histoire et leur valeur patrimoniale grâce à une véritable connaissance de l’art africain selon les régions, les tribus, les périodes. Ces mécènes peuvent aussi financer les musées en Afrique en faisant ainsi partager aux peuples africains la jouissance de leurs œuvres.

Vaste entreprise ! Mais pas sûr néanmoins qu’elle garantisse une prompte récupération de la totalité des œuvres enlevées à l’Afrique depuis des siècles. Il nous faudra beaucoup de « Sindika » et pendant longtemps tant les œuvres sont dispersées à travers le monde ! Pourtant des précédents doivent nous éclairer : pensons à la restitution à nos amis juifs de certaines œuvres confisquées par les nazis, aux revendications qui ont abouti à la restitution à l’Egypte par la France de fragments de fresques issus du tombeau d’un dignitaire de la XVIIIe dynastie (entre 1550 et 1290 avant J.-C.) inhumé dans la Vallée des Rois, ou encore à la restitution par Jacques Chirac au Mali d’une statuette volée lors d’un transfert au musée de Bamako.

Si les actions sont urgentes et nécessaires, l’espoir est bel et bien permis !

Christian Kader KEITA