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00H10 - vendredi 22 février 2019
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Faut-il interdire l’antisionisme ? Tribune de Frédéric Lefebvre

 

Edition spéciale « Pour en finir avec l’antisionisme » avec les contributions d’Eric Gozlan, Frédéric Lefebvre, Sébastien Laye et Michel Taube

Pendant près de dix jours, la France s’est émue de la recrudescence décomplexée des actes antisémites. Surprise : l’irruption spectaculaire de l’antisionisme en France (le moment de l’agression d’Alain Finkielkraut a été décisif) est venue troubler la dénonciation de l’antisémitisme qui, sous couvert d’unanimisme républicain, n’est finalement peut-être pas si unanime que cela. Clarifier les concepts nous paraît donc d’une nécessité absolue si l’on veut stopper la gangrène qui est en train de gagner notre pays.

 A lire :

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Faut-il interdire l’antisionisme ? Tribune de Frédéric Lefebvre

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Nos lois antiracistes et anti antisémites sont suffisantes pour juguler ce phénomène au plan judiciaire. Elles peuvent bien sûr être modifiées à la marge, adaptées et clarifiées, mais c’est d’abord l’esprit d’impunité qui souffle sur les réseaux sociaux, parfois sur les plateaux de télévision et maintenant dans la rue, notamment avec le mouvement des gilets jaunes, qui explique cette montée du discours de haine contre les juifs en France et en Europe.

Il manque d’abord la fermeté nécessaire pour appliquer les lois et le discernement suffisant des élites pour pointer tout dérapage.

Ne créons pas un délit d’opinion en pénalisant l’antisionisme sous toutes ses formes. Il veut tout dire et rien dire. Or critiquer un pays, pour sa politique, pour son action, ne peut être pénalisé. C’est un ami de toujours d’Israël qui le dit.

Lorsqu’antisionisme est accolé à des thèses sur le complot juif, à des insultes comme « sale race » ou « retourne dans ton pays » ou « ici c’est chez nous, casse-toi à Tel Aviv », il est raciste et antisémite et doit donc faire l’objet de la plus grande fermeté judiciaire.

Nous attendions l’arrestation des protagonistes de l’agression d’Alain Finkielkraut et je regrette qu’ils n’aient pas été interpellées en flagrant délit le samedi même des faits. La police n’en avait peut-être pas les moyens matériels et humains. Mais aujourd’hui, si un d’entre eux a été mis en examen et sera jugé le 22 mai (pourquoi si tard ?), il est urgent de procéder aux interpellations des autres antisémites qui ont injurié Alain Finkielkraut à visage découvert.

Lorsque le mot antisionisme est accolé à une volonté de supprimer purement et simplement Israël et ses intérêts économiques, il est un appel à la haine et au terrorisme.

Là encore notre arsenal judiciaire est suffisant.

Lorsqu’il est une opposition affichée à la politique de l’actuel premier ministre Benjamin Netanyahu, il est une opinion. Qui peut être contestable intellectuellement mais pas condamnable judiciairement.

Je combats l’antisémitisme et l’antisionisme, devenu son faux nez, depuis toujours. Mais prenons garde de ne pas affaiblir notre combat par des initiatives louables, mais contre-productives. S’il faut adapter nos lois à la marge, faisons-le. Revoir la définition de l’antisémitisme et l’élargir à l’antisionisme, comme l’a prévu le Parlement Européen, et comme l’a annoncé le président de la République au dîner du CRIF, en faisant sienne la définition de l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA) et qui précise que« les critiques d’Israël similaires à celles émises contre un autre pays ne peuvent être considérées comme antisémites » mais précise très justement que les cas d’antisémitisme « pourraient inclure le fait de prendre pour cible l’Etat d’Israël, conçu comme une collectivité juive » est une bonne chose.

Clarifions mais ne laissons pas entendre qu’une nouvelle loi pénalisant l’antisionisme, en tant que tel, serait la solution miracle.

Déjà à l’origine l’antisionisme a recouvert des opinions différentes. En procédant par raccourcis, on peut dire qu’il désignait historiquement l’opposition au projet sioniste d’établir une nation juive à Jérusalem.

Il s’exprima ensuite chez les dirigeants traditionalistes juifs pour des raisons religieuses ou par crainte des Juifs assimiliationistes et d’autre part parmi les dirigeants arabes et l’armée de Grande-Bretagne quand celle-ci obtint de la SDN (Société Des Nations) un mandat pour administrer le pays. L’antisionisme arabe se manifesta lors de la grande révolte arabe de 1936/1939 et puis en 1948 lors de la guerre israélo-arabe. L’antisionisme juif, d’origine religieuse, disparaîtra totalement après la Shoah. La Résolution 181 de l’ONU du 30 novembre 1947 qui prévoit l’établissement d’un État juif, l’État d’Israël souligne que l’existence d’Israël n’est pas contestable en droit comme si souvent certains le pensent et le répètent.

Alors évitons à notre République les faux débats, clarifions nos lois, adaptons nos définitions aux évolutions et veillons surtout à poursuivre le travail de mémoire, la pédagogie et assumons une réponse ferme, systématique et sans ambiguïté. Notamment sur les réseaux sociaux où une réglementation spécifique permettant les poursuites systématiques des insultes racistes et des appels à la haine est indispensable. 

 

 

 

 

Frédéric Lefebvre

Ancien ministre, vice-président d’Agir, avocat