Edito
Monde
08H12 - vendredi 22 février 2019

Contre l’antipalestinisme et l’antisionisme. L’édito de Michel Taube

 

Edition spéciale « Pour en finir avec l’antisionisme » avec les contributions d’Eric Gozlan, Frédéric Lefebvre, Sébastien Laye et Michel Taube

Pendant près de dix jours, la France s’est émue de la recrudescence décomplexée des actes antisémites. Surprise : l’irruption spectaculaire de l’antisionisme en France (le moment de l’agression d’Alain Finkielkraut a été décisif) est venue troubler la dénonciation de l’antisémitisme qui, sous couvert d’unanimisme républicain, n’est finalement peut-être pas si unanime que cela. Clarifier les concepts nous paraît donc d’une nécessité absolue si l’on veut stopper la gangrène qui est en train de gagner notre pays.

 A lire :

Contre l’antipalestinisme et l’antisionisme, l’édito de Michel Taube

Mais qu’est-ce que le sionisme ? Tribune d’Eric Gozlan

Faut-il interdire l’antisionisme ? Tribune de Frédéric Lefebvre

La convergence des sources de l’antisémitisme n’est pas une vue de l’esprit. Tribune de Sébastien Laye

 

Le conflit israélo-palestinien n’a pas à s’immiscer dans la politique ni la société française : certains milieux pro-israéliens et pro-palestiniens jettent de l’huile sur le feu et dressent les uns contre les autres nos concitoyens en France.

Nous sommes opposé à une loi contre l’antisionisme mais, malheureusement force est de constater que ce dernier est profond en France, surtout, mais pas exclusivement, parmi les islamistes et à l’extrême-gauche. Dans ces milieux, cet antisionisme confine de plus en plus à la haine d’Israël et parfois à celle des juifs : ces milieux considèrent la politique d’enfermement sécuritaire des territoires palestiniens comme un apartheid (pour les Israéliens, les Palestiniens ne sont pas des sous-hommes, ce que pensaient les Afrikaneers à l’endroit des noirs sud-Africains) et, pire, est un prétexte pour exprimer leur haine des juifs de France. D’où le #CaSuffit, les 14 partis politiques qui ont appelé à manifester le 19 février et l’extrême vigilance et sensibilité des Français qui ne doivent rien laisser passer en la matière.

Ceci dit, de France, on ne peut que redire qu’Israël et la Palestine ont droit chacun à un Etat souverain et sûr, que chacun doit respecter le droit international et reconnaître son voisin dans son droit légitime à l’existence. Mais constatons que les extrémistes des deux pays ont le vent en poupe, surtout depuis l’échec des Accords d’Oslo. Et, parce que la situation est bloquée depuis trop longtemps, il nous fait espérer que les élections israéliennes rebattront les cartes en avril prochain.

Les Palestiniens se sont radicalisés au fil des décennies à force de tensions avec leurs « amis » arabes, de montée du Hamas, de conflit avec Israël et d’une politique des dirigeants israéliens peu enclins à toute solution négociée. Il est loin le temps où les jeunes Palestiniennes de Gaza étaient considérées comme les plus modernes parmi les femmes arabes de la région.

Les Israéliens, composés de citoyens juifs, arabes musulmans ou chrétiens, croient de moins en moins, eux aussi, à une solution politique et s’arc-boutent depuis vingt ans dans un soutien à des faucons qui, comme souvent dans l’histoire, se réveilleront peut-être un jour colombes… Ne fut-ce pas le sort de Rabin ? Pour l’heure, les postures identitaires de la société israélienne, pourtant d’une diversité infinie (dimension trop ignorée par les médias français) mettent de l’huile sur le feu : la loi du 19 juillet 2018 définissant Israël comme «l’État-nation du peuple juif» a mis en rage les citoyens arabes et des autres minorités d’Israël et menace le consensus national.

 

Palestinisme et sionisme sont deux nationalismes légitimes

Si Word souligne en rouge le mot « palestinisme », qui ne figure pas dans son dictionnaire, pourtant, le palestinisme existe, et comme le sionisme et d’innombrables mouvements d’aspiration nationale, il vise à la création d’un État, en l’occurrence l’État de Palestine. On pourrait gloser longtemps sur la légitimité des uns et des autres, sachant que l’ONU comptait une cinquantaine d’Etats à la sortie de la Seconde Guerre mondiale et qu’on en est à deux-cents.

Curieusement, la Palestine est le seul Etat, ou presque, qui n’existe pas encore, alors qu’il en est question depuis si longtemps. De même, Israël est le seul, ou presque, dont la légitimité est encore contestée, notamment dans le monde arabe et en Occident, au sein de la mouvance dite pro palestinienne de gauche et d’extrême-gauche.

Les pro uns et les anti autres disposent de tous les arguments pour démontrer comme une évidence qu’ils ont parfaitement raison et que l’autre a indubitablement tort, raison (justement) pour laquelle il est plus simple de partir du postulat qu’Israël et Palestine sont aussi légitimes que les deux-cents autres États de notre planète. De toute manière, on ne peut éradiquer le premier, puissance technologique, militaire et même nucléaire, ni décréter que l’autre n’existera jamais. Dont acte.

En principe, le sionisme aurait dû disparaître avec l’avènement d’Israël en 1948, sa mission étant accomplie. Il subsiste surtout parce perdure l’antisionisme, qui ne procède pas de la critique de la politique d’Israël, mais bien, trop souvent, de la volonté de le détruire.

 

Le palestinisme français nuit aux intérêts des Palestiniens

Et c’est là justement que le palestinisme, légitime en soi comme le sionisme, se confond trop souvent avec l’antisionisme. Il suffit d’écouter le discours des officiels palestiniens s’adressant à leur peuple ou de regarder la carte de la Palestine affichée dans les écoles et les services publics palestiniens : la Palestine arabe ne pourra qu’exister à la place d’Israël. « Deux États pour deux peuples », n’est devenu qu’un slogan diplomatique. On n’en est même plus à dénoncer la colonisation des terres palestiniennes puisque le palestinisme n’est plus une question de découpage territorial, mais de conquête totale et absolue.

Pire encore, ce palestinisme n’est pas seulement antisionisme, mais, surtout en Occident, il confine à l’antisémitisme. Il suffit d’assister à un concert du chanteur anglais Roger Waters, grand artiste et âme des Pink Floyd, activiste de l’association palestinienne BDS qui prône le boycott d’Israël, pour en avoir le cœur net :  un énorme cochon gonflable flanqué non pas du visage du leader israélien Netanyahou, ni même du drapeau israélien, mais de l’étoile de David, symbole des juifs, passe au-dessus du public. S’ils en faisaient de même avec le croissant de l’Islam, les musulmans crieraient avec raison au racisme et à l’islamophobie.

Tant que le palestinisme se confondra avec l’antisionisme voire l’antisémitisme, il n’aura pas d’avenir. Il y a malheureusement mille raisons de contester et critiquer la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens, mais il faudrait aussi s’interroger sur celle conduite par les dirigeants palestiniens, comme le font d’ailleurs de plus en plus d’États arabes, comme les pays du Golfe persique arabique, qui n’ont jamais été aussi près de nouer des relations diplomatiques avec leur ennemi dogmatique, sur fond d’expansion iranienne.

Alors oui, il faut être pro palestinien et soutenir la création d’un État indépendant, sûr et viable de Palestine. Mais apporter un appui aveugle à la politique de ses dirigeants, par ailleurs très riches, souvent corrompus et antidémocratiques (à quand la dernière élection ?), contribue à prendre en otage une population en lui faisant croire à des chimères.

Contrairement à ce que des mouvements comme BDS ou des partis politiques qui le soutiennent le laissent entendre, de nombreux Palestiniens en ont assez de cette intransigeance qui ne conduit qu’à maintenir au pouvoir une petite clique de nantis. S’ils le pouvaient, sans risquer leur liberté ou leur vie, ils seraient nombreux, en Palestine, à enfiler leur gilet jaune pour qu’il soit mis fin à cet état de belligérance artificiellement entretenu et profondément absurde de dirigeants qui se complaisent, eux, dans cette impasse.

Formons le double vœu qu’en Israël de nouveaux leaders politiques émergent, moins prisonniers de partis extrémistes et d’un système électoral suicidaire (la proportionnelle intégrale), mais aussi que de nouveaux leaders palestiniens saisissent cette chance d’avoir comme voisin un pays puissant, riche, moderne et démocratique, pratiquant la liberté religieuse (des députés islamistes siègent au parlement israélien).

Gaza pourrait ressembler à Doha ou Dubaï. Personne ne nous fera croire que les Palestiniens préfèrent la misère dont ils se plaignent à juste titre.

Enfin, en acceptant réellement de créer un État palestinien aux côtés de l’État d’Israël, les Palestiniens mettraient ce dernier dans une position où il ne pourrait pas s’enfermer à son tour dans une position jusqu’au-boutiste. Ni sa population, à l’exception de quelques extrémistes, principalement religieux, ni les Juifs hors d’Israël, ni ses principaux soutiens comme les Etats-Unis, ne l’accepteraient.

Louons par conséquent un nouveau palestinisme pragmatique, équitable, pacifique et démocratique et un sionisme qui défend la solution à deux Etats au plus vite. Ils ne pourront que triompher.

 

Michel Taube

Directeur de la publication