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Tunisie
07H41 - mardi 8 janvier 2019

La Tunisie, un exemple aussi pour nous, Français, par Fabrice Haccoun

 

Il y a huit ans la Tunisie faisait sa révolution, déclenchant le printemps arabe et ouvrant un nouveau chapitre des relations internationales. Opinion Internationale a animé une rubrique Tunisie en 2013 et compte suivre à nouveau de près l’actualité et les enjeux de ce pays ami et stratégique.

Nous publions la tribune optimiste et visionnaire de Fabrice Haccoun, chef d’entreprise français, entrepreneur du numérique, qui a décidé d’investir en Tunisie et appelle ses homologues à faire de même.

 

La France est un grand pays, c’est mon pays. Patriote, très impliqué dans l’action citoyenne, je souffre aujourd’hui de le voir dans un tel état de déliquescence économique, politique et démocratique. Or, j’ai la chance d’avoir un métier qui me permet de voyager. Inde, Etats-Unis, Allemagne et enfin Tunisie. J’ai travaillé entre Paris et Tunis de 2006 à 2010 avant d’y retourner récemment pour un nouveau projet. J’y ai donc travaillé sous l’ère Ben Ali puis y suis allé juste après la révolution sous le régime du parti islamiste Ennahda avant d’y revenir ces derniers temps sous la présidence de Beji Caïb Essebsi. J’ai donc treize ans de recul sur ce pays et c’est cette expérience que je souhaitais partager afin que nous en tirions, une fois n’est pas coutume, nous Français, quelques enseignements.

Voici un pays qui se libère d’un régime autoritaire en 2011 lançant par la même occasion ce que l’on a appelé le printemps arabe. Libéré plutôt seul puisque son principal partenaire et ancienne puissance protectorale avait totalement sous-estimé l’ampleur du mouvement et avait même proposé, dans cet éclair de génie dont sont parfois capables nos dirigeants, d’envoyer des moyens d’action au pouvoir en place pour écraser la contestation.

Une fois le Président parti, les Tunisiens amorcent un processus électoral afin d’élire une assemblée constituante. Ces élections qui se dérouleront quasiment sans accrocs verront l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement dirigé par les islamistes dans le cadre d’un régime parlementaire. Ouvrons une parenthèse à ce stade pour dire que ceux qu’on appelle islamistes en Tunisie (Ennahda), font aujourd’hui encore partie du paysage politique au sein d’un gouvernement d’Union et que dans ce cadre, ils viennent de voter à l’unanimité une loi pour lutter contre les violences faites aux femmes, une autre, la loi 52, donnant au juge la possibilité d’être plus clément avec les primo-consommateurs de cannabis en évitant ainsi la peine (auparavant automatique) de privation de liberté, une autre loi notable, permettant aux mineurs de voyager avec leur mère sans l’autorisation formalisée du père. Cette loi qui parait anodine chez nous fait de la Tunisie une exception au sein du monde arabo-musulman.

Et enfin, l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) a adopté, mardi 9 octobre dernier, la loi organique n°11 de 2018 relative à l’abolition de toutes les formes de discrimination raciales, avec 125 voix pour, une voix contre et 5 abstentions. Quand on connaît le racisme endémique qui sévit dans les pays arabo-musulmans, on ne peut que saluer cette immense avancée.

Précisons que ces lois ont été préparées et proposées par le parti Nidaa Tounes du Président et que les islamistes n’ont eu d’autre choix que de les voter. C’est précisément ce point qui est intéressant et original car dans toutes les autres démocraties à régime parlementaire, ce sont souvent les extrêmes, bien que minoritaires, qui imposent leurs vues. En Tunisie c’est l’inverse.

Alors pourquoi et comment les Tunisiens arrivent-il ainsi à autant influer sur la politique en général et sur les plus conservateurs de leurs dirigeants en particulier ? D’où vient cette exception tunisienne, cette maturité politique inversement proportionnelle à la jeunesse de sa démocratie ?

Et bien essentiellement de la vigueur de sa société civile. Celle-ci s’empare des sujets sociétaux, dans des débats souvent d’un très bon niveau, pour mener des combats qui conduisent le plus souvent à des avancées importantes. Impossible à ce stade de ne pas faire une comparaison malheureusement à notre désavantage avec la médiocrité des débats issus de la crise dite des gilets jaunes en France.

Mais revenons à l’histoire : en 2014, les Tunisiens seront rappelés aux urnes et ils renverront pacifiquement les islamistes de la direction du pays. Encore une fois, il n’existe aucun autre exemple dans le monde. Pendant cette période, les Tunisiens auront à affronter une crise migratoire terrible avec les conséquences de la destitution de Kadhafi et la déstabilisation de la Libye. En pleine révolution, plus d’une dizaine de milliers de Libyens seront accueillis à Djerba. Quand on voit le mal avec lequel, à notre échelle, nous gérons quelques milliers de migrants en France, nous ne pouvons qu’être admiratif de la Tunisie et nous en inspirer. Cette catastrophe n’a pas seulement provoqué une crise migratoire, elle a privé la Tunisie d’un partenaire économique essentiel puisque la Libye était un pays riche qui ne produisait rien et achetait à la Tunisie, produits agricoles et main d’œuvre qualifiée.

La Tunisie n’a pas de sous-sol, elle ne peut donc compter que sur ses ressources humaines. Elle connaît actuellement des difficultés économiques liées au contexte post révolutionnaire, à l’apprentissage de la démocratie mais aussi à la situation sécuritaire, ni pire, ni meilleure qu’en France mais qui a pu avoir un impact sur le tourisme.

Malgré ces difficultés, c’est un des pays au monde dont la proportion de doctorants est la plus importante car elle a fait le pari de l’instruction. Ses ingénieurs et ses médecins sont demandés dans le monde entier. Sa jeunesse est vivante et dynamique, ses hommes d’affaires performants alors que le marché intérieur est tout petit. Tunis vit, respire, aspire à grandir et briller. C’est palpable partout. On y retrouve ce sentiment de liberté qui faisait l’attrait de la France dans les années 80. J’entends déjà ceux qui me traitent de naïf, me resservant les arguments connus tel que le racisme à l’égard des noirs, l’antisémitisme, la présence de Tunisiens dans les rangs de Daesh, l’absence de conscience écologique, le manque de civisme ou encore l’inefficience de certaines administrations. Mais franchement, y-a-il un seul de ces arguments que nous ne puissions appliquer à la France et à de nombreux autres pays ? Pourquoi donc faudrait-il que la Tunisie soit meilleure que les pays occidentaux dans ces domaines. Ne pourrions-nous pas au contraire nous réjouir déjà du fait qu’elle nous égale sur bien des aspects.

J’aimerais que notre pays, la France, abandonne enfin ce complexe de supériorité qui l’envahit dès qu’il s’agit de regarder une de ses anciennes colonies ou protectorats. Qu’il accepte l’idée que le barycentre du monde se déplace et que nous n’en somme plus le nombril. Que, du fait de la révolution numérique, des pays dit « petits » peuvent aujourd’hui rivaliser avec les plus grands. Qui aurait encore l’idée chez nous, de regarder la Corée du Sud ou Israël avec arrogance ?

Il faut qu’il en soit de même pour la Tunisie. Que nous nous inspirions de ce pays, à l’heure où notre modèle démocratique est clairement mis à mal. Son énergie, sa foi en l’avenir malgré l’adversité et aussi cette capacité à être résolument tournée vers le reste du monde. Nous devons investir dans ce pays, y créer des usines et des centres de développements informatiques non pas pour délocaliser mais pour « co-localiser ».  La logique qui consistait à délocaliser est désormais balayée par la révolution numérique, la robotisation, l’intelligence artificielle, le nivellement général de l’enseignement supérieur et les échanges d’étudiants. Ne soyons pas les derniers à le comprendre. L’idée que l’on conçoit chez nous et qu’on produit à bas coût ailleurs est totalement dépassée à l’heure de ce que j’appelle la « connaissance distribuée ». La notion de coopération d’individu à individu, d’entrepreneur à entrepreneur, de peuple à peuple, en « peer to peer » (référence au principe informatique du point à point) a pris le pas sur la collaboration totalement inefficiente d’Etat à Etat qui poussait « en prime » à la corruption.

La France, notre pays, doit intégrer ces impératifs et faire de ses ambassades des outils au service de la coopération économique. L’ambassadeur de France en Tunisie qui aime ce pays a bien compris cette nécessité. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de m’y investir et de répondre à son appel.

J’invite donc mes homologues entrepreneurs à s’engager dans cette voie pour que le grand projet romain de Mare Nostrum puisse enfin devenir une réalité. Faisons de la relation Franco-Tunisienne un laboratoire, un exemple de ce que pourrait être la nouvelle doctrine française en matière de coopération et de co-développement. Aspirer à l’instauration d’une grande zone de prospérité économique et de communion humaine entre les deux rives de la Méditerranée n’a rien d’illusoire. Ce qui l’est, c’est au contraire de croire que nous pouvons nous en passer.

 

Fabrice Haccoun

Juriste de cursus, 48 ans, Fabrice Haccoun est entrepreneur dans le numérique depuis plus de vingt ans. Il a dirigé plusieurs PME et filiales de grands groupes français et étrangers. Il est par ailleurs engagé sur le plan citoyen. Conseiller d’un ancien Ministre des Finances et d’un ancien Ministre de la Défense, il a été membre du Conseil Stratégique de l’Attractivité (Présidence de la République) en 2014 et 2015. Conseiller prud’homal de 2002 à 2018, Colonel de réserve de Gendarmerie, il est aussi auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (50ème SN AED). Il est impliqué depuis plus de quinze ans dans l’accès au premier emploi des jeunes issus des quartiers sensibles.