Rencontres Capitales
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09H05 - mardi 26 juin 2018

Mémoire : l’avenir à la lumière du passé ? Les Rencontres Capitales ouvrent le débat

mardi 26 juin 2018 - 09H05

Opinion Internationale consacre une rubrique aux Rencontres Capitales en publiant chaque mardi matin la synthèse d’un débat de l’édition 2018.

C’est avec le débat sur les enjeux de mémoire que se sont poursuivies les Rencontres Capitales 2018 consacrées à « mémoire et mutations » organisées par l’Académie des sciences à l’Institut de France.

 

Conflits persistants, montées des populismes… L’Histoire semble éternellement se répéter, comme si le passé ne nous avait transmis aucun enseignement. Nous voilà ballotés entre devoir de mémoire et amnésie collective, injonction de transmettre et volonté de faire table rase. N’existe-t-il pas une mémoire collective qui pourrait traverser le temps et qui deviendrait le ciment des nations, des peuples et de la paix ? La transmission d’une « fidélité mémorielle » à la génération suivante permettrait d’œuvrer pour que le passé « ne passe pas ». Malgré les possibilités infinies de stockage de la mémoire offertes grâce aux nouvelles technologies, nous semblons pourtant condamnés à vivre éternellement dans le présent.

 

Définir la mémoire collective et individuelle…

Alors que l’Histoire s’inscrit dans les disciplines scolaires, la mémoire apparaît comme une notion complexe à appréhender et donc, à transmettre. Agustin Casalia, philosophe et thérapeute apporte sa définition « Je trouve intéressant qu’on ne puisse définir la mémoire. C’est peut-être la mémoire qui nous définit, en réalité ». Pour Nathan Schlanger, professeur d’archéologie à l’Ecole nationale des chartes, il existe une véritable dichotomie entre mémoire et Histoire : « L’Histoire implique une objectivité, dans le sens premier – la recherche d’objets qui sont la trace ou le support d’événements. Tandis que la mémoire implique une certaine subjectivité ». Pour Patrick Boucheron, historien, la mémoire qu’il observe pourrait se définir ainsi « le temps lorsqu’il passe, où reste-t-il qu’en reste-il ? ». Alexandre Orlov, ancien ambassadeur de Russie en France, secrétaire général exécutif du Dialogue de Trianon prolonge le raisonnement expliquant que l’Histoire et la mémoire collective sont la base de son travail de diplomate : « Sur le plan professionnel, la mémoire est un patrimoine inestimable de connaissances et de savoir. » Il y a par contre une différence pour lui entre mémoire collective et mémoire individuelle. « Sur le plan personnel, elle est une sorte de jardin secret que nous avons tous au fond de nous, où vivent nos proches et nos parents même disparus, nos amis, nos amours. C’est la mémoire qui rend notre vie riche et intéressante ». En citant l’une de ses études portant sur la transmission aux enfants et petits-enfants de victimes de la Shoah, Céline Masson, psychanalyste et professeure de psychopathologie, pointe aussi ce qu’elle nomme « mémoire des éléments collectifs » qui démontre l’existence d’une transmission inconsciente d’un événement ou d’un traumatisme au fil des générations.

 

Quelle place pour l’Histoire et la mémoire ?

Depuis la fin du XIXe siècle, le métier d’historien s’est professionnalisé au sein des sociétés occidentales en s’appuyant sur des traces, des indices et des faits vérifiés. L’historien construit l’Histoire à travers des récits transmis.

Mais le métier ne saurait se réduire à ces seuls éléments temporels, insiste Patrick Boucheron. « Il consiste à transmettre en même temps des savoirs et les méthodes qui permettent de les construire ». Et l’historien de reprendre la définition de sa discipline par la philosophe Hannah Arendt : « l’art de se souvenir de ce dont on est capable ». Ainsi dans l’Histoire pointe-t-il aussi une part de subjectivité qui entrouvre la porte soit à des interprétations, soit à des omissions.

Sur ce sujet, Nathan Schlanger a comparé deux discours identitaires d’ex-présidents sud-africains et figures de la lutte anti-apartheid. « Nelson Mandela ne s’intéresse pas à l’Histoire et pour lui, la construction de l’Afrique du Sud n’avait pas recours au passé. Au contraire, Thabo Mbeki puisait dans les données paléontologiques sur le berceau de l’humanité comme lieu fondateur d’une nouvelle Afrique du Sud ».

« Dans certaines situations historiques, l’histoire officielle déraille, délire, et c’est la mémoire, le mémorial, qui permet après coup, non pas de corriger, mais de réparer l’Histoire », complète Patrick Boucheron. Dans le cas des dictatures, celles-ci s’attaquent souvent à l’histoire et à la mémoire collective de leur pays pour mieux manipuler le peuple. L’histoire et la mémoire collective constituent donc les fondements  de nos nations. Pourtant, s’étonne  Alexandre Orlov : « En Russie, en France, en Europe, l’Histoire occupe une place de moins en moins importante dans les études. Cela m’inquiète car si nous voulons développer le sens du civisme chez les jeunes, elle doit rester une discipline obligatoire ».

Le passé essentiel pour prévenir l’avenir

 Ce qui intéresse Freud et les psychanalystes, c’est la mémoire que l’on oublie et pas celle dont on se souvient. Céline Masson la définit comme « mémoire négative ». Il serait intéressant d’appliquer cette méthode freudienne à l’Histoire pour que la répétition d’événements parfois dramatiques, oubliés, soit observée par des responsables politiques. Ils pourraient comprendre comment leurs prédécesseurs, confrontés aux mêmes situations, ont agi. Les tensions actuelles entre la Russie et l’Europe rappellent la Guerre froide entre l’URSS et l’Occident durant les années 50 à 80. Certaines leçons de l’époque auraient dû être retenues. « J’étais encore jeune diplomate et me souviens que nos prédécesseurs ont trouvé de bonnes solutions par le dialogue, les consultations, les négociations. Ce qui m’effraie aujourd’hui, c’est que les diplomates ne négocient plus rien », regrette Alexandre Orlov.

Tels des amnésiques, serions-nous donc incapables de construire un avenir meilleur en regardant derrière nous ? Patrick Boucheron s’alarme : « L’Histoire nous prévient. Elle nous alerte et nous n’entendons jamais ses alertes. Cela pourrait au moins nous rendre modestes et vigilants, même si cette vigilance était trompée ». L’Histoire offre de précieux enseignements, grâce au recul du temps. L’archéologie peut par exemple offrir une réflexion sur les grands débats liés à l’environnement et à l’écologie.

L’Histoire est donc une source indispensable d’enrichissement et de vision de la réalité du monde : « notre seule expérience personnelle et familiale serait bien pauvre, bien incertaine et en somme, bien risquée, pour agir. L’Histoire, elle, sert à élargir l’expérience, à vivre d’autres vies que la nôtre et à se rendre compte de ce dont nous sommes capables », précise Patrick Boucheron.

 

L’impact des nouvelles technologies sur la mémoire

L’avènement du numérique a permis la transmission instantanée de l’information tout en déployant des capacités de stockage illimitées des données. En augmentant cet accès à l’Histoire, ces réseaux pourraient fournir l’ossature nécessaire à la transmission de la mémoire. Mais la révolution induite pose problème.  La jeune génération, première confrontée à un usage généralisé des écrans, n’a pas un esprit critique exercé et suffisamment développé. « Il est important que des adultes puissent accompagner les jeunes, d’où le rôle capital des enseignants, pour que les informations ne soient pas que stockées mais dialectisées », prévient Céline Masson.

Une fois cet accompagnement acquis, l’accès aux informations induit des possibilités de lecture et de développement du savoir quasi infinies. Mais « d’un point de vue philosophique, la surabondance des traces mémorielles nuit à la créativité personnelle. Si on pousse à un niveau collectif, comment pourrait fonctionner une société dont toute trace serait stockée, avec donc impossibilité de l’oubli ? Comment pourrait-elle se reconstruire ? », interroge Agustin Casalia prônant peut-être le droit à l’oubli.

A l’échelle d’un peuple ou d’une nation, l’Histoire finit toujours par apparaitre de façon binaire : on en retient d’un côté la gloire et de l’autre, tout ce qu’on met de côté. Mais la gloire d’une nation ne serait-elle pas un jour d’enfin accepter les erreurs de son passé ?

« Le passé ne veut pas s’en aller. Il revient

Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient,

Use à tout ressaisir ses ongles noirs ; fait rage ;

Il gonfle son vieux flot, souffle son vieil orage,

Vomit sa vieille nuit, crie : À bas ! crie : À mort !

Pleure, tonne, tempête, éclate, hurle, mord.

L’avenir souriant lui dit : Passe, bonhomme. »

Victor Hugo, Les Contemplations

Pascal Bertin

 

Revivez l’intégralité du débat en vidéo.

Rendez-vous mardi 3 juillet pour la synthèse du cinquième débat : « mutation du travail : quel visage aura l’entreprise demain ? »

Retrouvez dès à présent les premières synthèses des Rencontres Capitales dans la rubrique d’Opinion Internationale qui y est dédiée.

Les Rencontres Capitales 2018 sont organisées par l’Académie des sciences à l’Institut de France en partenariat avec : APCMA, ENGIE, FIDEXI, Fondation pour l’Audition, KEDGE, SwissLife, La Tribune, France 24 et BFM TV accompagnés de CEA, INSERM, Nova, RFI, Stonepower et Maison des Journalistes.

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