Rencontres Capitales
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09H38 - vendredi 26 octobre 2018

Répétition des conflits et des guerres : pourquoi l’homme perd-il la mémoire ? Les Rencontres capitales ouvrent le débat

vendredi 26 octobre 2018 - 09H38

Opinion Internationale consacre une rubrique aux Rencontres Capitales en publiant chaque semaine la synthèse d’un débat de l’édition 2018.

Les chiffres sont formels : il existe dans le monde d’aujourd’hui moins de guerres que dans celui d’hier. D’où vient alors ce sentiment que le monde s’embrase de toutes parts ? Que dire de la multiplication des foyers d’affrontement en Syrie, au Yémen, au Sud-Soudan, dans la région du Sahel et du bassin du lac Tchad, en Birmanie, etc. ? Tel fut l’enjeu du débat animé par Albéric de Gouville, Rédacteur en chef à France 24.

Dans un monde devenu multipolaire, où la situation géopolitique ne cesse de se dégrader et où tout est connecté, y aurait-il réellement moins de conflits ou seraient-ce les visages de la guerre qui se transforment ? Il existe il est vrai moins de guerres entre Etats depuis la fin de la Guerre froide, mais les théâtres d’affrontements intra-étatiques essaiment un peu partout, avec une dimension religieuse et/ou ethnique non négligeable et des formes, les attentats, qui nous touchent au plus près. Le dernier baromètre de l’Institut de recherche de Heidelberg recensait tout de même 409 conflits en 2016 – dont 223 ayant donné lieu à des affrontements violents. Les chercheurs ont aussi répertorié 19 guerres. Peut-on concevoir un monde sans guerre ? Comment mettre en œuvre une politique de prévention efficace des conflits ? Dans quelle mesure la diplomatie peut-elle infléchir le réel ? Existe-t-il des raisons d’être optimistes ? Et à échelle humaine, quelle est la capacité de résilience des victimes des conflits face aux traumatismes ? Comment donner du sens à ce que l’on subit ? Comment se répare-t-on lorsqu’on a tout perdu ?

 

 

Mémoire vertueuse, mémoire vengeresse… 

Malgré son devoir de mémoire, où il honore autant les victimes civiles des conflits que celles tombées pour défendre ses libertés, malgré les souvenirs des drames de l’Histoire, l’Homme oublie. « Si nous n’avons pas de mémoire, on laisse se reproduire les processus qui ont mené à la guerre et à la haine » prévient Boris Cyrulnik, neuro-psychiatre et directeur d’enseignement à l’Université de Toulon. Après des siècles d’avancées culturelles, scientifiques et technologiques, l’Homme pourrait aussi apprendre des erreurs du passé, guerres en tête, afin de ne pas les répéter.

Il n’en est rien. Pourtant, une mémoire, sélective, peut parfois traverser le temps, mais elle peut être à double tranchant. « Beaucoup de guerres sont déclenchées à cause d’un abus de mémoire : on cherche à régler des problèmes posés il y a 2000 ans » ajoute-t-il. Se souvenir se révélerait vain par rapport aux bénéfices recherchés. « Je ne suis pas sûre que la mémoire suffise, car les guerres viennent de la diversité (…) Nous pouvons créer des ponts, tendre la main, essayer de comprendre les autres. Mais nous ne pouvons pas supprimer les diversités, et nous sommes divers », explique Chantal Delsol, philosophe, écrivaine, membre de l’Académie des sciences morales et politiques et professeur émérite des universités. « L’homme doit se souvenir, mais avec intelligence, il doit apprendre (…) Il faut une part d’oubli, mais que cet oubli se fasse dans la construction d’un savoir », analyse Antoine Leiris, journaliste et écrivain.

 

Le terrorisme, nouvelle forme de guerre

Bien que les chiffres marquent une tendance à la baisse des conflits au fil des dernières décennies, la situation n’est pas pour autant synonyme de paix. Le terrorisme, qui frappe autant les zones de conflits que les pays occidentaux, fait peser les mêmes menaces mortelles sur les populations. « Lorsqu’une telle violence s’en prend à nos enfants, à notre peuple, à nos valeurs, c’est bien une guerre que l’on nous déclare (…) Nous n’avons déclaré la guerre à personne, nous sommes un pays qui porte de façon universelle la paix » affirme Bernard Cazeneuve, ancien Premier ministre, ancien ministre des affaires étrangères.

La France a dû adapter sa sécurité en se dotant de nouveaux outils de défense, qui passent par des services de renseignements contre les réseaux terroristes et la mise en place du plan Vigipirate. 17 attentats ont ainsi été déjoués sur chacune des années 2016 et 2017. Des réformes ont aussi été entreprises au niveau européen pour un meilleur contrôle des frontières. Enfin, les individus fichés S font l’objet d’une surveillance afin d’anticiper pour certains tout passage à l’acte terroriste.

 

Internet arme de propagande

Outil de partage universel du savoir et des connaissances, Internet est aussi exploité pour la guerre. Les réseaux sociaux sont mis à profit pour propager des messages de haine ou recruter des combattants, tandis que les messageries cryptées servent à communiquer à l’abri des outils de surveillance. Internet est aussi un terrain de choix pour répandre des fake news (fausses nouvelles) qui s’ajoutent à la masse d’informations et sèment le trouble auprès des populations. 

« La meilleure façon d’aider les jeunes par rapport à cette problématique, c’est de faire de l’éducation, de la sensibilisation (…) aux médias » souligne Darline Cothière, directrice de la Maison des journalistes. Quand éduquer s’impose, légiférer s’avère tout aussi indispensable. « Je suis extrêmement préoccupé par ce qui se passe sur Internet (…) qui peut avoir des conséquences suffisamment graves sur les relations interpersonnelles pour qu’on fixe une régulation raisonnable de cet espace », souligne Bernard Cazeneuve. Internet peut néanmoins servir d’outil de prise de conscience. « Ce qui me fait peur, c’est que l’homme perde la langue ou la parole, plus que la mémoire. La parole, dans le sens de celle qui permet d’écouter l’autre et de construire avec lui une idée et une intelligence (…) Vous êtes à une milliseconde de quelqu’un en Syrie par Internet (…) Construisez une histoire sur Internet plutôt que d’attendre que l’école vous donne une mémoire », implore Antoine Leiris.

 

Résilience plutôt que mémoire ?

« Un sol est résilient quand, après un incendie, la vie reprend, mais pas comme avant (…). Quelque chose est mort et ne sera pas récupérable » : c’est par cette image que Boris Cyrulnik définit le mieux la résilience. Victimes de conflits, de persécutions ou d’attentats… toutes doivent réapprendre à vivre tout en surmontant leurs traumatismes. En fonction de la gravité des chocs subis, cela pourra prendre des années ou toute une vie. C’est ainsi que les mots et la transmission prennent toute leur importance. « Pour parler de résilience, il faut continuer à témoigner. Je pense justement que le témoignage, c’est un lieu d’entretien de la mémoire. Parce que ces personnes ont à cœur d’informer et de témoigner » insiste Darline Cothière, évoquant le traumatisme vécu par des journalistes de la Maison des journalistes, exilés en France pour cause de conflits dans leurs pays mais qui furent confrontés aux attentats sur le sol français. « Pour qu’il y ait résilience, il faut se connaître. (…) Or quand il y a une surpopulation, la réaction de défense est de refaire un clan, et là, le danger apparaît. On arrive à fabriquer une morale perverse » complète Boris Cyrulnik. « On devrait être capables (…) de savoir comment apprendre à se relever » conclut Delphine Horvilleur, rabbin.

 

La recette de la paix ?

« Nous sommes d’une culture qui cherche à développer la douceur, donc la paix. (…) Il ne faut pas non plus que cette douceur se fasse au détriment de la lucidité, car dans ce cas, nous aurons beaucoup plus d’ennemis que nous pourrions l’imaginer » prévient Chantal Delsol. Bien que l’Europe et les pays occidentaux se construisent encore sur un désir de paix, il n’existe ni process, ni recette miracle afin de la garantir. Cela pourrait même se révéler contreproductif : « Il ne faut pas essayer de faire la paix à n’importe quel prix, juste parce que nous avons des principes à défendre » insiste-t-elle. « C’est essentiel de dialoguer, mais se parler ne veut pas dire qu’on va se comprendre et être d’accord (…) Le dialogue utile, c’est celui qui accepte que quelque chose en moi va s’altérer (…) altérer dans le sens de « changer par l’autre » » tempère Delphine Horvilleur, rabbin.

La solution pourrait passer par un désarmement massif à l’échelle planétaire. Mais encore faudrait-il un consensus global des pays auxquels il est difficile de croire. « Dans le monde multipolaire aussi déréglé d’aujourd’hui, où les tensions sont partout, engager une grande politique de désarmement serait une manière d’exposer tout le monde à la puissance de ceux qui sont armés depuis longtemps et n’ont pas les états d’âme légitimes que cette question soulève », craint Bernard Cazeneuve.

 

Pascal Bertin

Revivez l’intégralité du débat en vidéo :

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Rendez-vous mardi 30 octobre pour la synthèse du débat « Etre fragile : une force pour tout transformer ».

Retrouvez dès à présent les premières synthèses des Rencontres Capitales dans la rubrique d’Opinion Internationale qui y est dédiée.

Les Rencontres Capitales 2018 sont organisées par l’Académie des sciences à l’Institut de France en partenariat avec : APCMA, ENGIE, FIDEXI, Fondation pour l’Audition, KEDGE, SwissLife, La Tribune, France 24 et BFM TV accompagnés de CEA, INSERM, Nova, RFI, Stonepower et Maison des Journalistes.

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