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21H30 - dimanche 30 septembre 2018

Le cerveau créateur dans un monde en mutation… Les Rencontres capitales ouvrent le débat

dimanche 30 septembre 2018 - 21H30

Opinion Internationale consacre une rubrique aux Rencontres Capitales en publiant chaque semaine la synthèse d’un débat de l’édition 2018.

Qu’ils soient musiciens, écrivains, comédiens ou chefs cuisiniers, les artistes enchantent le monde et visent à donner à voir, entendre, et sentir quelque chose comme un écho de son harmonie. Là où chercheurs, biologistes et physiciens tendent à percer les mystères de l’humain et de l’univers. Qu’ont-ils en commun si ce n’est la place laissée à l’imagination et une certaine aspiration à la perfection ? C’est dans cet équilibre entre liberté et contraintes que se trouve pour tous le secret d’une création originale. Comment naissent l’inspiration et les idées ? La liberté créatrice a-t-elle nécessairement besoin de cadres stricts et la recherche scientifique d’inspiration ou d’imagination ? Autant de questionnements à l’heure où les nouvelles technologies viennent bouleverser la palette d’outils à disposition de tous. Le débat était ouvert, animé par Delphine Girard, journaliste à Public Sénat.

 

Le mystère de la création

D’une discipline artistique et scientifique à l’autre, créer ne relève pas de la même démarche et ne tend pas à la même finalité. Pourtant, au cœur de toute cette activité cérébrale, un moteur agit comme véritable base de départ commune : le cerveau. « C’est lui qui permet de percevoir, d’agir, mais c’est aussi lui qui permet de créer » résume Yves Agid, médecin, neurologue et membre de l’Académie des Sciences. « Créer fait appel à beaucoup de choses, notamment à l’imagination » ajoute Catherine Bréchignac, physicienne et secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences. De plus, l’émotion semble indispensable comme préalable à une œuvre. « Un des conseils que donne souvent un professeur d’improvisation aux apprentis, c’est, d’une part, de lâcher prise, c’est-à-dire faire en sorte que se libèrent les forces vives de l’émotion, du psychisme, de ces choses qu’on a du mal à définir et qui viennent souvent de l’inconscient. Et d’autre part, d’essayer d’avoir une maîtrise la plus totale possible sur ce que l’on fait » complète Karol Beffa, compositeur, pianiste et musicologue. « La création, c’est vraiment le chemin le plus court et le plus juste pour arriver à une sorte de bonheur et de paix intérieure » juge Slava Polunin, clown, créateur du Slava’s Snowshow et président de l’Académie Internationale des Fous.

 

Les différences entre l’art et la science

Le siège du scientifique est interchangeable là où l’art est indissociable de son créateur. « Si Einstein n’avait pas existé, un autre aurait trouvé la relativité générale, sans doute moins vite, ça n’aurait pas jailli aussi rapidement d’un seul coup, mais ça aurait été trouvé (…) C’est cela qui fait que la science avance, et cela collectivement. Ce n’est pas vrai dans la création artistique. Bach n’aurait pas existé, on n’aurait pas sa musique », nuance ainsi Catherine Bréchignac.

Et Yves Agid d’abonder en prenant l’exemple des mathématiciens qui « disent qu’ils ne créent pas par chance. » Selon lui, leurs recherches ne suivent toutefois pas de raisonnement logique et ils se différencient ainsi de l’ordinateur par une grande part de sensibilité dans le raisonnement. Le doute joue aussi un rôle important mais plus pour l’artiste que pour le scientifique. « Ce sont des pages et des pages de travail qui sont parfois à mettre à la poubelle, c’est l’angoisse de la page blanche. Quand vous avez avancé, vous vous demandez si vous n’êtes pas allés trop vite et la peur de se rendre compte le lendemain que ce que vous avez fait ne vaut rien » témoigne ainsi Karol Beffa.

  

La création se décide-t-elle ?

« Toute création est quelque part une petite folie qu’il faut qu’on apprenne » s’amuse Slava Polunin. Sa façon à lui de montrer que le processus créatif s’entoure d’une grande complexité car ne crée pas qui veut quand il veut.

L’aboutissement d’une recherche scientifique ne peut bien entendu pas, non plus, se décider. « Vous êtes dans votre laboratoire, vous y passez des heures et des heures et à un moment, les choses jaillissent. C’est ainsi qu’on utilise la création pour faire progresser la science », constate Catherine Bréchignac. Comme en art, la conscience joue un rôle capital même si pas forcément indispensable. « L’énergie qui va nous inspirer, qui nous permet d’écrire, est en permanence autour de nous. Et ce que nous appelons l’inspiration, on sait par moments la capter, se rendre disponible à cette énergie, et par moments, on ne sait pas » analyse Laurent Petitgirard, compositeur, chef d’orchestre et Secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts.

Enfin, le doute peut s’installer mais n’a pas que des vertus négatives. « Un chantier, la création, la recherche prend du temps, c’est un grand chantier d’échecs et de doute. C’est la somme de ces doutes qui, parfois – pas tout le temps -, me permet de trouver la solution. C’est vraiment dans la simplicité et dans l’épure que je trouve » explique Michel Troisgros, chef cuisinier.

 

Créer, chercher, une affaire d’individu et de collectif ?

« Un créateur, c’est très égoïste. Il se satisfait lui-même » lance Michel Troisgros, s’inspirant directement de son propre travail de recherche culinaire qui s’inscrit ainsi plus du côté de l’art que de la science de ce point de vue.

« La création artistique est beaucoup plus personnelle que la création scientifique qui est plus collective » tranche Catherine Bréchignac. Laurent Petitgirard tempère ce point de vue par l’exemple : « Un romancier pas tout à fait sûr de lui après avoir écrit quelques pages peut les faire lire à un pair pour avoir un avis. Pour nous compositeurs, ce n’est pas possible. Car souvent, vous avez sur une page de musique d’orchestre, qu’un de vos pairs mettra dix minutes à se représenter mentalement, quelque chose qu’un orchestre jouera en 5 ou 6 secondes. Donc souvent, vous êtes seul » résume le compositeur.

En dépit d’un métier qu’il considère comme solitaire et éloigné des technologies, Slava Polunin reconnaît les révolutions induites à travers un exemple récent de création de spectacle avec un orchestre symphonique autour de quinze clowns, quinze musiciens et d’une troupe. « On a travaillé une fois, mis en place l’idée, et on a continué chacun nos tournées. Après, tous les jours, on s’envoyait les lettres comme deux amoureux, à échanger nos idées et travailler ensemble (…) Et on a réussi à faire une œuvre extraordinaire, qu’on aime nous-mêmes et qu’on essaie de représenter de plus en plus. »

 

La technologie au service de la création et de la recherche ?

Les outils informatiques ne cessent d’améliorer la communication, de démocratiser la création et de mettre une puissance de calcul de plus en plus importante au service de la recherche. Malgré tous les progrès réalisés par la technologie, elle ne semble pas vouée à se substituer à l’homme pour ce qui concerne les activités créatrices. Même l’intelligence artificielle ne semble pour l’heure capable de remplacer l’imagination. La technologie à la portée de tous ne doit donc pas nous tromper sur l’idée que chacun pourrait être artiste. Pour Karol Beffa, la technologie améliore la productivité mais intervient peu dans ses créations : « J’écris avec un crayon et une gomme, puis je grave sur ordinateur : ça me permet d’y voir plus clair. C’est comme un aide-mémoire, comme beaucoup d’écrivains qui notent sur un carnet les premières idées et vont ensuite ressentir la nécessité de les saisir sur ordinateur par souci de clarté. »  De son côté, Michel Troisgros ne sent pas la technologie comme une révolution dans ses cuisines : « Le progrès, je le vois notamment dans le confort des collaborateurs (…) mais je ne vois pas la technologie, bien au contraire, dans la qualité d’une assiette. »

 

Pascal Bertin

Revivez l’intégralité du débat en vidéo :

 

Rendez-vous mardi 9 octobre pour la synthèse du débat : « mutations technologiques, start-up, industrie : quelle recherche pour demain ? »

Retrouvez dès à présent les premières synthèses des Rencontres Capitales dans la rubrique d’Opinion Internationale qui y est dédiée.

Les Rencontres Capitales 2018 sont organisées par l’Académie des sciences à l’Institut de France en partenariat avec : APCMA, ENGIE, FIDEXI, Fondation pour l’Audition, KEDGE, SwissLife, La Tribune, France 24 et BFM TV accompagnés de CEA, INSERM, Nova, RFI, Stonepower et Maison des Journalistes.

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