Rencontres Capitales
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12H15 - mardi 4 septembre 2018

La quête d’amour est-elle immuable ? Les Rencontres Capitales ouvrent le débat

mardi 4 septembre 2018 - 12H15

Opinion Internationale consacre une rubrique aux Rencontres Capitales en publiant chaque mardi matin la synthèse d’un débat de l’édition 2018.

C’est avec le débat sur l’amour animé par la journaliste et présentatrice du 20h sur France 2 Leïla Kaddour que se sont poursuivies les Rencontres Capitales 2018 consacrées à « mémoire et mutations » organisées par l’Académie des sciences à l’Institut de France.

 

Tandis que tout s’accélère et se virtualise, il semble que dans le même élan inverse, tout s’étiole, se brouille et nous questionne – et que le sens de nos actes se dérobe. Dans ce contexte de perte de repères sociaux et affectifs, notre quête d’amour est là, intacte. Besoin d’aimer et de se sentir aimé, de donner et de recevoir et de « faire couple » dans un même geste qui nous relie aux autres et à nous-mêmes. Car l’amour est un formidable ressort de vie et d’adhésion à la vie, « une force qui nous prend, nous saisit et nous met en marche, en mouvement vers l’autre. Et c’est par la grâce de cet abandon entre les mains d’un autre que l’on va se trouver soi », comme le dit l’écrivain Alexis Jenni. Mais peut-on se priver d’aimer ? Peut-on par exemple aimer sans avoir reçu de ses parents, dès le plus jeune âge, l’estime de soi ? La création du lien affectif dans l’enfance est-il un apprentissage, à notre insu, d’une manière d’aimer ?

 

Un chant d’amour

Pour le pédopsychiatre Marcel Rufo, l’amour commencerait par une chanson, in utero, aux alentours du sixième mois de la grossesse. A l’origine du processus d’attachement, existerait cette capacité de l’embryon de se souvenir des berceuses de sa mère : « Dès que l’enfant naît, ce qui compte pour lui, c’est de retrouver la prosodie, l’intonation, l’accent de la mère. Il s’adapte à ce que dit la mère et communique avec elle. Un accordage affectif s’instaure alors entre le bébé et sa maman qui permet à l’adulte et à l’enfant d’être en phase sur le plan émotionnel et de tisser un lien affectif. L’amour, c’est donc, à la fois historiquement, embryologiquement et fondamentalement, une relation de personne humaine à personne humaine dès les premières heures de la vie ». Les psychanalystes, de même que les neuroscientifiques, confirment que notre quête d’amour prend racine dans la petite enfance, via les contacts qu’on a reçus de sa mère, ou d’un substitut maternel.

 

Dans la peau

Mais pour l’essayiste et psychanalyste Marie de Hennezel, la permanence de cette quête d’amour n’est aussi vivace que parce que notre peau a une mémoire. « La peau, qui est l’organe de contact, est aussi le premier organe qui se développe dans l’embryogénèse, c’est la sensation, le contact, qui va rester jusqu’au bout de la vie. On peut perdre la vue, l’odorat, mais le sens du contact, on ne le perd pas. C’est dans la petite enfance que s’inscrivent sur notre peau ce plaisir, ce bonheur d’être aimé, qui se traduit par des gestes. Il y a aussi des gens amoureux à 80 ou 90 ans. Ces personnes n’ont pas la même manière de vivre la relation amoureuse qu’à 30 ans mais la permanence, c’est ce besoin de contact charnel : se prendre dans les bras, l’étreinte charnelle, qui rappelle celle du bébé avec la mère, c’est quelque chose qui reste jusqu’au bout. »

 

La tendresse, une force créatrice

En grec, tendresse se dit « storgê », un mot qui signifie la force. La tendresse qu’on a reçue dans la toute petite enfance serait ainsi une force créatrice, raffermissante, une force dans laquelle chacun vient puiser pour vivre et cultiver le goût de vivre. A l’inverse, le manque de contact tendre serait à l’origine de nos dépressions, de nos épisodes de détresses. « C’est pourquoi, ajoute Marie de Hennezel, si l’amour est inscrit en nous, il veut être vivant toute la vie ». L’épidémiologiste Alain-Jacques Valleron évoque l’expérience qu’on fit en isolant des macaques de tout amour : ils furent dès lors prostrés, allant jusqu’à tourner le dos aux instincts de survie et de reproduction. « L’amour est un besoin ressenti dans notre corps. Il n’y a pas seulement besoin de recevoir de l’amour, il y a aussi la nécessité d’en donner. Comme les macaques, les humains qui donnent de l’amour ont une meilleure santé, sur des critères objectifs,  que ceux qui n’en donnent pas : Ils sont mieux dans leur peau que les autres ».

  

Les nouveaux visages de l’amour connecté

Et les nouveaux visages de l’amour digital, entre frénésie connectée, nouvelles façons de se raconter et libéralisme amoureux, que nous disent-ils de notre cœur, « ce chasseur solitaire », de notre folle soif d’aimer et d’être aimé en ces temps incertains ? « Nous vivons dans une société qui est centrée sur l’individu, qui vise à satisfaire tous ses désirs, estime le sociologue et écrivain Jean-Claude Kaufmann. Aujourd’hui, on choisit tout, on fait défiler des milliers de profils, on évalue les qualités et les défauts des uns et des autres et on vit un enfer mental. Or l’amour doit toujours rester quelque chose de vivant et de changeant. Il ne faut pas chercher le produit idéal, définir la personne qui nous correspond, parce qu’on ne sait jamais qui nous allons devenir. Car c’est cela l’important : le couple nous change». Alexis Jenni ajoute : « Quoi que l’on fasse, on ne peut pas faire l’économie du réel et de l’étrangeté du réel. C’est ce qui est extraordinaire dans l’amour, c’est cette rencontre avec le réel de l’autre, ce contact extraordinaire avec l’autre. Au moment du contact, on s’assure de la présence de l’autre, et étrangement, de sa présence à soi ». 

Dans cette société du soi où chacun revêt le masque qui le représente le mieux et a par ailleurs accès à tous les outils qui l’aide à choisir celui ou celle qui semble le mieux lui correspondre, l’amour a-t-il autant de chances de s’inscrire dans la durée ? « Ce qui est certain, explique Alain-Jacques Valleron, c’est qu’il y a beaucoup de consultations de sites de rencontres et beaucoup de rencontres. En revanche, les rencontres durables sont assez peu fréquentes, sauf chez les personnes homosexuelles. Il semble en effet qu’actuellement, environ un tiers des partenaires fixes dans les couples homosexuels se sont rencontrés sur les réseaux. En revanche, le rôle des réseaux sociaux dans la formation des couples hétérosexuels « durables » est minoritaire dans les premières unions. En revanche cette utilisation des réseaux sociaux est particulièrement importante ensuite.  Les gens qui se remarient, par exemple, font deux ou trois fois plus souvent appel à ces réseaux, d’après les données, que les premières unions ».

 

L’âge de la joie d’aimer

Marie de Hennezel identifie quelques-unes des résistances à l’œuvre mais voit des raisons d’être optimiste. « On veut ajouter l’autre dans notre vie sans qu’il dérange, mais ce n’est pas possible, car il entre dans notre intimité. Il faut des moments personnels et il est nécessaire que s’opère un nécessaire réglage de la distance que l’on veut instaurer avec l’autre. Mais c’est aussi quelque chose que l’on apprend avec l’âge, de découvrir un amour qui nous fait sortir de nous-mêmes. J’entends beaucoup de personnes âgées qui me parlent de leur manière d’aimer. Et je suis frappée de la maturité, de l’approfondissement de cette qualité d’amour qui vient avec l’âge. Ces personnes très âgées disent que leur façon d’aimer prend même une dimension spirituelle. Lorsque je leur demande ce qu’ils expérimentent quand ils aiment, c’est le mot de joie qui revient ».

 

Jean-François Ducrocq

 

Revivez l’intégralité du débat en vidéo.

Rendez-vous mardi 11 Septembre pour la synthèse du débat : « Sciences, croyances et culture : quel débat ! »

Retrouvez dès à présent les premières synthèses des Rencontres Capitales dans la rubrique d’Opinion Internationale qui y est dédiée.

Les Rencontres Capitales 2018 sont organisées par l’Académie des sciences à l’Institut de France en partenariat avec : APCMA, ENGIE, FIDEXI, Fondation pour l’Audition, KEDGE, SwissLife, La Tribune, France 24 et BFM TV accompagnés de CEA, INSERM, Nova, RFI, Stonepower et Maison des Journalistes.

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