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12H49 - jeudi 21 décembre 2017

Roumanie : collusions suspectes et inquiétantes au sein de l’agence nationale de lutte contre la corruption. L’édito de Michel Taube

jeudi 21 décembre 2017 - 12H49

La Bulgarie au 1er semestre 2018, puis l’Autriche (dont le ministre des affaires étrangères est issue des rangs de l’extrême-droite), et enfin la Roumanie début 2019 présideront le Conseil de l’Union Européenne. L’Europe de l’Est jouera donc un rôle clé dans l’avenir d’une Europe fortement affaiblie.

La Roumanie, dont le peuple et notamment la jeunesse n’ont pas manqué de descendre dans la rue ces derniers mois pour manifester une vigilance démocratique qui force le respect, est en proie à une lutte anti-corruption qu’il faut à la fois saluer mais dont on peut s’étonner de la tournure qu’elle prend derrière certains effets de manche… et un nombre étonnamment élevé de mandats d’arrêt européens délivrés par le pays.

Certes, lutter contre la corruption, parfois même y résister, n’a jamais été chose facile. Et, puisque nous aimons bien les références cinématographiques à Opinion Internationale, doit-on revoir, pour s’en convaincre, la traque du parrain de la mafia de Chicago, Al Capone, par l’agent fédéral Eliot Ness, dans le célèbre les Incorruptibles de Brian de Palma ?

On pourrait penser que la corruption règne surtout dans des Etats non démocratiques… On relèvera que la France se classe au 23ème rang du classement établi pour 2016 par l’ONG Transparency, la Corée du sud au 52ème et la Russie à la 131ème place mondiale. La Roumanie se situe à la 52ème place, mieux placée que l’Italie occupant la 60ème place. Faut-il s’en tenir à ce classement s’agissant de la Roumanie ?

Pour remédier à des pratiques qui gangrènent l’Etat, et au-delà, l’ensemble de la société, la Roumanie s’est jurée de faire de la lutte contre la corruption une priorité absolue et s’est dotée d’une agence affectée à cette seule tâche : le DNA, Directorat National Anti-Corruption. Si un consensus existe sur la nécessité d’éradiquer la corruption, ce sont bien les méthodes du DNA qui posent problème. De nombreuses accusations de collusion visent actuellement le service dirigé par la Procureure Laura Kövesi.

Les travaux du DNA ont jusqu’alors reçu un soutien quasi inconditionnel de la Commission Européenne : il faut dire que la transformation de 92% des enquêtes ouvertes en poursuites judiciaires impressionnent de prime abord.

Or, les médias, notamment britanniques, et les réseaux sociaux roumains montrent que le DNA est extrêmement controversé. Pour aller à l’essentiel, il lui est notamment reproché des pratiques d’intimidation et de collusion avec les services secrets roumains, héritiers de l’époque communiste, qui auraient une emprise totale sur les enquêtes diligentées par l’organisme anti-corruption. En somme, l’organe sensé lutter contre la corruption serait-il lui-même profondément corrompu. Comme chacun le sait, la lutte contre la corruption n’est pas, par nature, la préoccupation majeure de tout service secret.

Récemment, c’est la présidente du premier syndicat de magistrats roumain Dana Girbovan, qui soulignait, dans un texte paru sur Facebook et largement repris dans les médias roumains, cette dangereuse subordination, qui vide le DNA de sa substance. Devra-t-il s’auto-dénoncer s’il remplit réellement sa mission ?

Comment en est-on arrivé là ? La principale explication tient sans doute dans le fait que la rupture avec les pratiques du Securitate (le KGB roumain durant l’ère soviétique) n’a jamais véritablement eu lieu. Cet état de fait a fait l’objet d’un rapport du think-tank Henry Jackson Society.

Cette inquiétante collusion n’est d’ailleurs pas l’apanage de la Roumanie. Nous l’avions nous-même observé dans les années 2000 en mobilisant les Bulgares puis la communauté internationale pour défendre et obtenir la libération des infirmières et du médecin condamnés à mort en Libye. La main invisible d’anciens dignitaires des services secrets bulgares remontant à l’époque communiste, reconvertis à l’époque contemporaine dans une collusion macabre avec les services libyens de Khadafi, semblait fortement peser sur ce dossier douloureux. 

Les exemples de poursuites judiciaires étonnantes voire abusives abondent. Le cas de l’homme d’affaires Gabriel Popoviciu, poursuivi par le DNA depuis 2008, est révélateur : ses entreprises représentent plus de 1% au PIB de la Roumanie, employant 10000 personnes. Lui et ses avocats soutiennent que les accusations sont injustifiées et qu’il fait l’objet d’une enquête arbitraire et politique, visant à écarter les personnalités les plus influentes par la force.

Il est symptomatique de constater qu’il est devenu quasiment impossible pour les leaders politiques roumains de critiquer les méthodes du DNA, car ils s’exposeraient à de sérieux risques de représailles. Inversement, le DNA peut, sans crainte, accuser ses détracteurs de corruption, jetant sur eux un discrédit auprès du grand public.

Il est grand temps que les acteurs internationaux – au premier rang desquels la Commission Européenne – se penchent vraiment sur les agissements du DNA, et en exigent la réforme, au bénéfice de tous les Roumains. La démocratie, l’Etat de droit, l’engament européen ne peuvent se satisfaire de pratiques dignes d’une République bananière et que semblent montrer de graves dysfonctionnements du système roumain de lutte anti-corruption. Au cœur de l’Europe, cela ferait désordre.

Michel TAUBE

Directeur de la publication