Monde / World
France /
09H42 - lundi 29 août 2016

VERBATIM. La reine Rania de Jordanie aux chefs d’entreprise français : « vous voulez en finir avec Daesh ? Donnons leur chance aux jeunes du Moyen-Orient. »

lundi 29 août 2016 - 09H42

La jeunesse arabe a besoin de la fraternité mondiale. C’est le cri audacieux qu’a lancé la Reine de Jordanie lors de la précédente édition de l’université d’été du MEDEF à Jouy-en-Josas (91). Un an après, et à la veille de l’ouverture de l’édition 2016 du grand rendez-vous de la rentrée économique, ce discours est tellement d’actualité qu’Opinion Internationale a décidé de le publier intégralement.

Parce que la guerre mondiale contre Daesh se gagnera autant par la lutte sécuritaire anti-terroriste que par une politique globale d’intégration économique au bénéfice de tous (offrons éducation, opportunités et emplois à tous nos jeunes, tel est le message de la Reine de Jordanie), en France en Jordanie, au Moyen-Orient, au Maghreb, en Europe et partout dans le monde, ce discours est instructif et utile.

VERBATIM.

 

Monsieur le Président … Mesdames et Messieurs … Mes Amis.

C’est avec grand plaisir que je me retrouve aujourd’hui parmi vous.

L’Université d’été du MEDEF commence à donner l’impression d’être une tradition familiale ! Au départ, c’était mon époux; et maintenant, c’est moi. Je vais me rendre directement à la maison pour vérifier que mon fils aîné se met à réviser son français !

En tout cas, c’est un honneur d’être avec vous tous. Merci de m’avoir invitée.

Lorsque Sa Majesté était ici en 2008, Il a salué la relation privilégiée que la France et la Jordanie partagent, et les buts communs qui les unissent. Il a parlé de la promesse de nos avenirs collectifs et de la sécurité qui les sous-tend. Il a exhorté à une croissance économique tirée par le commerce pour créer des emplois et des possibilités pour nos jeunes.

Toutefois, beaucoup de choses ont changé depuis.

La vision de Sa Majesté pour la Jordanie et la région – de paix et de prospérité pour tous- demeure, comme il est bien sûr de notre amitié avec le peuple de France, inébranlable. Mais le paysage géopolitique du Moyen-Orient a subi des bouleversements radicaux, menaçant non seulement notre région, mais bien au-delà de nos frontières.

Le Printemps arabe a déclenché un cycle impitoyable de conflits et d’instabilité. Le tourisme et le commerce souffrent, il y a un nombre record de réfugiés, les pays qui accueillent ces réfugiés croulent sous la pression, et Daesh, le soi-disant Etat islamique, continue de répandre son idéologie néfaste par des tactiques de terreur, qui non seulement diffament l’Islam et ceux qui le pratiquent à chaque virage, mais modifient également la perception globale de notre région.

Bien qu’il y ait un effort militaire concerté pour les vaincre, les Musulmans modérés dans le monde entier ne font pas assez pour gagner la lutte idéologique qui est au cœur de cette bataille.

Bien que nous n’aidions pas activement Daesh, nous ne
sommes pas suffisamment impliqués dans sa ruine non plus.

Et nous ne pouvons nous opposer à eux jusqu’à ce que nous, en tant que Musulmans, soyons d’accord sur ce que nous défendons. Et nous ne serons pas d’accord sur quoi que ce soit  sans un dialogue ouvert, honnête et sensible sur qu’est l’Islam, de qui sont les musulmans, et comment faire face à cette idéologie extrémiste qui pousse de plus en plus sur les franges de notre foi paisible et compatissante.

Entretemps, Daesh est occupé à atteindre ses objectifs à court terme et à long terme. En Syrie et en Irak, il conquiert des terrains, inspire la peur et assassine des milliers d’individus.

Un peu plus loin, et avec toute l’habileté d’un géant mondial des médias, il domine les informations, modifiant l’image de notre région en un terrain vague sanguinaire et sans loi. Chaque titre de l’horreur, chaque vidéo abominable sape la confiance globale dans la région et sème les graines de la peur. Tout est bon pour justifier son programme tordu, pour grossir les rangs de ses partisans désespérés, pour détruire ce qui a été construit, et pour ramener la région à l’âge des ténèbres.

Comme dans toute bonne campagne média stratégique, cela marche. La perception de la région est en train de changer. Tous les succès et sources d’inspiration de notre région, nos diverses cultures, l’éco-tourisme primé, des technologies en plein essor, des jeunes innovateurs, sont perdus dans le brouillard de la négativité.

Vous ne me croyez pas? Jouons un jeu d’association de mots.

Je dis « Moyen-Orient » … vous pensez à quoi? Des terres impressionnantes remontant à l’époque biblique? Le paysage du désert rendu célèbre par Lawrence d’Arabie? Les récifs coralliens de la mer rouge? La ville rose de Petra? Les gens les plus accueillants que vous ayez jamais rencontrés?

Probablement pas. Il y a de fortes chances que lorsque vous entendez, « Moyen-Orient », vous pensiez au conflit, au terrorisme, et à l’instabilité,  ou à votre destination de vacances la moins probable.

De nouveau. Je dis, « Musulman ». Vous pensez à quoi? Quelqu’un est qui est pieux et épris de paix ? Quelqu’un qui aide un voisin dans le besoin? Quelqu’un qui honore ses parents et sa famille ? Quelqu’un qui, comme on dit, fait le bien avec sa main droite tandis que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite.

J’aimerais bien croire que oui. Mais je suis sûre que vous pensez à des extrémistes violents, des décapitations, des bombardements, et des bains de sang.

Et je conçois qu’après le massacre terrible dans les bureaux de Charlie Hebdo, cette perception soit encore plus enracinée.

Il ne fait aucun doute que cette vision négative aggrave la cruelle réalité qui se trouve déjà sur le terrain. Nous sommes confrontés à un temps de grand péril. Mais, comme l’a dit Victor Hugo, «Les grands périls ont cela de beau qu’ils mettent en lumière la fraternité des inconnus. »

Dorénavant, ma région a besoin, plus que jamais, de la fraternité mondiale.

Et les personnes nécessitant l’amitié des étrangers, votre amitié, sont notre formidable jeunesse. En particulier les jeunes réfugiés qui devraient poursuivre leurs rêves et réaliser leurs ambitions, comme leurs pairs, ici en France et partout dans le monde. Mais, à la place de cela, ils sont pris au piège dans un conflit qui n’est par le leur, leur avenir est en suspens.

Mais ils ne sont pas les seuls à faire face à des obstacles. Tous les jeunes de la région sont au défi de vivre tous les jours dans une région instable. Le plus grand défi est qu’un quart d’entre eux sont touchés par le chômage. Même avec un certificat d’études postsecondaire et des diplômes universitaires,  il semble que leurs compétences sur le marché du travail d’aujourd’hui sont dépassées ou que les emplois ne sont tout simplement pas là.

Donc, vous pourriez leur excuser d’être mécontents et frustrés.

Sauf qu’ils ne le sont pas.

En fait, ce sont ces jeunes qui nous prouvent que c’est dans les cieux les plus sombres qu’on voit souvent les étoiles les plus brillantes. Tandis que Daesh essaie de nous trainer vers l’arrière, nos jeunes nous poussent vers l’avant, embrassant la promesse du 21ème siècle. La soif de réussite et le désir de tirer parti  du nouveau paysage numérique a encouragé de nombreux jeunes Arabes à lancer leurs propres entreprises.

Des sociétés telles que Bee Labs, une société de jeux jordanienne dont wargame, Shibshib, a été classée meilleur nouvelle application sur l’Apple App Store.

Ou Mariam Abultewi de Gaza avec son application, Wasselni, qui est comme un écho à des services tel Lyft.

Ou, Clear Day, la plus grande application météo payante au monde, développée par l’Egyptien Amr Ramadan.

Et ces étoiles brillantes ne sont pas seules. Des études récentes estiment qu’entre 2005 et 2011, les start-ups ont été multipliées par huit dans la région.

Cette attitude positive se reflète dans le sondage de la jeunesse arabe de cette année qui démontre que deux de nos fabuleux jeunes sur cinq –soit 39% – ont l’intention de créer leur propre entreprise dans les cinq prochaines années. C’est une bonne nouvelle.

Mais que dire des autres qui ne peuvent pas créer des entreprises, trouver un emploi, ou construire l’avenir qu’ils espèrent? Qui ne peuvent pas surmonter les obstacles d’instabilité ou contrer la vision négative de leur patrie?

Pour que nos jeunes soient vraiment épanouis et réalisent des avenirs fabuleux, ils ont besoin de trois choses. L’éducation, les opportunités, l’emploi. Je vais en ajouter une quatrième. Ils ont besoin d’un peu de chance, que nous croyons en eux.

L’éducation est le meilleur départ dans la vie d’un enfant. C’est pourquoi, en Jordanie, nous réformons notre système éducatif à tous les niveaux, et en particulier, en investissant dans les enseignants et les technologies.

L’année dernière, j’ai lancé EDRAAK – une initiative visant à mettre des cours de langue arabe en ligne, ouverts à la région. La réaction a été formidable. En un an, plus de 220.000 inscrits, et plus de 12.000 ont suivi des cours complets en entreprenariat, préparation d’entretien, informatique, énergie durable, cinéma ; et bien plus encore.

En d’autres termes, nos jeunes sont avides d’améliorer leurs connaissances et  leurs compétences. Donnez-leur l’occasion de le faire … et ils saisiront cette chance.

Nous devons, donc, investir pour leur offrir  plus de possibilités. La transition école-travail, les stages ; les programmes de mentorat, ou encore les incubateurs d’entreprises. Autant d’ initiatives qui les aideront à faire leurs premiers pas vers la réussite.

La création d’emplois est encore plus importante.

C’est un sujet difficile, juste pour absorber les nouveaux arrivants sur le marché du travail, nous devons créer plus de 100 millions d’emplois d’ici 2020.

Et quand je dis «nous», je veux dire nous tous à l’est et à l’ouest. Gouvernement, secteur privé, philanthropes, sociétés civiles, en travaillant ensemble, en investissant dans nos jeunes.

Cela n’est pas un idéal. C’est un impératif. L’échec n’est pas une option. Si nous nous échouons Daesh gagnera. Et si ce dernier gagne, la région sera rapidement réduite à néant, entraînant des répercussions mondiales pour longtemps.

Nous devons créer des emplois et des possibilités pour nos jeunes. Non seulement dans leur intérêt, mais pour la sécurité collective de notre région et du monde.

Après tout, c’est la jeunesse arabe qui, grâce à sa détermination, ses divers succès, remodèlera et redessinera le Moyen-Orient. Ces Jeunes sont les entrepreneurs et les innovateurs, les médiateurs, les artisans de la paix, les PDG, ainsi que les influenceurs des médias sociaux. Ce sont eux qui façonneront les bases d’un avenir plus stable, plus sûr, prospère, pour nous tous.

Donc, nous devons croire en eux, et miser sur eux. Et je souhaite vous mettre au défi de participer à cette grande action. Il n’y a jamais eu un meilleur moment pour investir dans le Moyen-Orient, En effet, les taux de rendements sont élevés. Financièrement, socialement, politiquement et moralement. En fait, les seuls perdants sont les extrémistes.

Il y a sept ans, dans son discours à l’Université d’été du MEDEF, Sa Majesté a dit: « . Nous ne permettrons pas à l’instabilité régionale et à la crise de façonner notre avenir » Et avec votre soutien, avec la fraternité des étrangers, qui seront bientôt nos amis, elles ne le feront pas. C’est plutôt notre formidable jeunesse qui portera de flambeau d’un brave nouveau Moyen-Orient.