Décideurs engagés
15H17 - lundi 1 juillet 2019

« Tous engagés dans un capitalisme rénové et responsable » : grand entretien avec François Perret, DG de Pacte PME

 

PACTE PME est engagée dans l’un des grands enjeux de l’économie française : créer les conditions d’une croissance forte des PME et des ETI (entreprises de taille intermédiaire de plus de 250 et de moins de 1000 salariés). La méthode : s’appuyer sur l’expertise et l’expérience des grands groupes. François Perret, son Directeur Général, par ailleurs président de l’Institut Anaxagore, et nouvellement nommé ambassadeur à l’intéressement et à la participation, nous livre la vision que porte Pacte PME – qui vient de tenir son Assemblée générale – pour améliorer la collaboration essentielle et stratégique des entreprises de différentes tailles. Entretien.

 

Opinion Internationale : Vous êtes le Directeur Général de Pacte PME. Il se dit souvent que les multinationales et les PME – ETI ne sont pas du même monde et n’ont pas la même culture. Qu’en pensez-vous ? Et d’après vous, les grands groupes s’intéressent-ils vraiment au développement des PME ?

François Perret :Je pense qu’il y a dix ans nous pouvions dire à jute titre qu’il y avait d’un côté les petites entreprises et de l’autre les grandes entreprises. Ces dernières avaient la réputation de maltraiter les PME ou d’être indifférentes à leur sort.

Heureusement les lignes ont bougé depuis, à la faveur de plusieurs déterminants : les évolutions technologiques et l’émergence d’une nouvelle façon d’imaginer l’innovation ont ouvert la voie à la co-innovation ou innovation ouverte. Ainsi, depuis vingt ans, on estime que sur les 1000 innovations majeures à travers le monde, 998 ont été accomplies de manière collaborative.

Là où hier les grands groupes faisaient de l’innovation de manière discrète, voire confidentielle dans leurs laboratoires, aujourd’hui, ils co-construisent les solutions innovantes avec les PME et les start-ups. En réalité, ils ont bien pris conscience que leur capacité à se projeter dans la compétition internationale dépend aussi de leur aptitude à mieux travailler avec des entreprises de plus petite taille et à tirer parti de leur agilité et de leur sens de l’innovation.

Sans tomber dans un angélisme naïf, travailler avec les PME les plus innovantes est vraiment devenu une priorité des grands groupes.

Ceci dit, les rapprochements entre les entreprises de toute taille ne sont pas toujours spontanés. Il faut créer régulièrement des passerelles, des outils. De notre côté, nous avons monté des plateformes digitales, des dispositifs d’accélération de la mise en relation entre les grands groupes et les PME car spontanément Goliath ne pense pas toujours à David. Il faut structurer le dialogue.

Le principal frein est que les filières de l’économie française se structurent lentement. Il y a des bons élèves comme l’aéronautique, derrière les grands de la filière comme Airbus, Safran, Thalès parce qu’ils ont un souci d’embarquement permanent de leurs fournisseurs stratégiques. Les entreprises éprouvent encore des difficultés à organiser ce dialogue partenarial. C’est donc un travail de pédagogie permanent que d’expliquer qu’il faut travailler entre les petits, les moyens et les grands. Culturellement, c’est un chantier qui reste colossal aujourd’hui.

 

En Allemagne, les ETI sont bien plus nombreuses qu’en France. Est-ce que cette pratique collaborative n’est pas la marque du capitalisme rhénan ?

Il est vrai que le Mittelstand allemand se caractérise par ce que nous avons appelé, en caricaturant un peu, le « chasser en meute ». Lorsqu’un grand groupe se projette à l’international, il a tendance plus naturellement à embarquer avec lui les entreprises de plus petite taille. Le Mittelstand allemand repose sur cette conviction que les entreprises sont plus fortes ensemble.

 

Ce n’est peut-être pas un hasard si le premier Président et fondateur de Pacte PME a été Henri Lachmann, grand dirigeant d’entreprises alsacien qui se disait inspiré notamment par le modèle rhénan ?

En effet, le grand artisan du rapprochement entre les PME et les grandes entreprises industrielles, c’est Henri Lachmann qui en tant que Président de Schneider Electric a pris cette initiative en 2010 de structurer le dialogue entre les grands donneurs d’ordre et les sous-traitants dans les filières.

Une initiative qui a pris de l’ampleur, puisqu’une cinquantaine de grands groupes nous ont rejoints depuis lors dans notre démarche, désormais impulsée par notre gouvernance, sous la présidence de Philippe Luscan (VP exécutif affaires industrielles globales de Sanofi) et la vice-présidence d’Agnès Bricard (présidente d’honneur du Conseil de l’Ordre des Experts-comptables).

 

Comment définiriez-vous le modèle français que Pacte PME tente de bâtir ?

La France évolue vers ce que j’appelle un capitalisme rénové et responsable (que j’explique également dans une récente interview à Forbes) dans lequel une entreprise se développe, et développe ses performances, d’une manière plus collective en réfléchissant aux interactions qu’elle peut avoir en interne avec ses collaborateurs et ses actionnaires, mais aussi à l’extérieur avec ses clients et ses fournisseurs.

Ce modèle commence à émerger et nous voyons qu’un certain nombre d’instruments favorisent ce modèle collaboratif comme certaines dispositions de la loi PACTE qui incitent au développement de l’épargne salariale dans les entreprises.

Contrairement à ce que disait l’économiste américain Milton Friedman il y a plus de quarante ans, la seule responsabilité sociale de l’entreprise n’est pas uniquement de développer du profit. Aujourd’hui l’entreprise française hexagonale a une vraie responsabilité sociétale. C’est le sens de l’extension de l’objet social de l’entreprise qui a été souhaité par le législateur à travers la loi PACTE. C’est également la logique des pratiques volontaires de RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) et, bien entendu, des actions collaboratives et inclusives portées par PACTE PME.

Le capitalisme rénové et responsable est l’outil qui peut combiner nos capacités à développer la compétitivité tout en réduisant les inégalités. Pour maintenir la cohésion économique et sociale de notre pays, nous devons avancer plus unis vers cette reconquête économique et industrielle qui me semble indispensable pour notre pays aujourd’hui.

 

Vous receviez la semaine dernière en AG de Pacte PME Madame Olivia Grégoire, la députée qui a récemment porté la loi Pacte. Avec le quinquennat Macron, l’Etat est-il plus réceptif à votre combat ?

La culture entrepreneuriale s’est installée dans la sphère publique. A la fois sur les bancs de l’Assemblée Nationale, au sein du gouvernement et jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. Il y a effectivement une sensibilité pro business qui se traduit par la simplification de l’environnement administratif pour les entreprises et une qualité d’écoute et de dialogue que nous pouvons avoir au quotidien avec les différents cabinets.

La volonté est réelle de responsabiliser les grands acteurs de l’économie française sur leur rôle pour développer le tissu productif local, pour embarquer avec eux les entreprises de toutes tailles dans les territoires. Et effectivement cette dynamique est probablement plus forte que dans les années antérieures.

J’en veux notamment pour preuve le rapport en vue de renforcer l’intéressement et la participation dans les PME françaises que nous avons remis le 11 juin dernier, avec Thibault Lanxade, à la Ministre du Travail, Muriel Penicaud, et au ministre de l’économie, Bruno Le Maire. Le titre du rapport exprime bien notre philosophie : « Partager plus pour se développer mieux ».

 

Les deux ministres vous ont d’ailleurs nommé avec Thibault Lanxade Ambassadeurs à l’intéressement et à la participation ?

Oui et le Premier ministre, Edouard Philippe, a immédiatement repris trois de nos propositions, qu’il a annoncées lors de sa Déclaration de politique générale :conditionner l’accès à la prime exceptionnelle de pouvoir d’achat l’an prochain à la mise en place d’un accord d’intéressement avant le 30 juin 2020 ; la durée minimale d’un accord d’intéressement est revue de trois à un an ; les accords-types (rédigés au niveau des branches) seront opposables à l’administration.

Bref, les années Macron sont favorables à la cause que nous défendons.

 

Si vous aviez une mesure forte à prendre qui permettrait d’asseoir la croissance des PME et des ETI, quelle serait-elle ?

Je mettrais le paquet sur la question de l’internationalisation des PME. Nous avons la chance d’avoir un vivier de 4 millions d’entreprises mais seules 125 000 d’entre elles exportent. Il faudrait favoriser un système de parrainage d’entreprises qui sont déjà très présentes sur les marchés étrangers au profit d’entreprises qui, elles, n’ont pas encore de dimension internationale, de manière à répandre plus vite la culture internationale auprès des PME voire des TPE.

Les start-ups ont généralement la capacité à se projeter immédiatement à l’étranger et d’y conquérir des marchés avant de les décrocher sur les territoires français. Beaucoup de PME plus traditionnelles ont encore du mal à se projeter à l’international.

Sur l’export qui est un moteur important de la croissance mais toujours déficitaire depuis 2003, le gouvernement devrait oser un affichage encore plus fort pour encourager les chefs d’entreprise à se se lancer tout en garantissant une meilleure sécurisation de cette incursion sur les marchés étrangers.

 

Quel est le prochain grand rendez-vous de Pacte PME ?

A l’automne, nous lançons un nouvel accélérateur sur la smart city – la ville du futur – qui représente un marché mondial colossal : on estime en 2020 ce marché à 1400 milliards de dollars avec les enjeux de la connectivité, du développement durable et de la circularité.

Pacte PME va accompagner 30 PME supplémentaires (après 92 autres déjà accompagnées depuis 2016) avec la participation d’une quinzaine de grands partenaires comme BNP Paribas, VEOLIA ou encore SUEZ qui vont les aider à capter les marchés de la ville du futur.

 

Propos recueillis par Daniel Aaron et Michel Taube

Directeur de la publication