Billet de Catherine Fuhg
France /
12H35 - vendredi 13 mai 2016

Vie De Moi, 11 mai 2016, scène X, take one

vendredi 13 mai 2016 - 12H35

Stop ! Coupez ! Arrêtez ! Allez, on reprend tout. Non, on ne reprend pas. On n’est pas dans un film. Tout n’est pas bien qui finit bien. Et d’ailleurs qui a dit que ça finissait bien.

6344955477_19ce98fd28_b

Crédit photo : Will Jackson, Flickr CC

Ne vous emballez pas, le festival de Cannes n’est pas mon sujet d’aujourd’hui. Quoique… d’une certaine manière, l’histoire de Woody Allen et de sa fille Dylan, évoquée par Laurent Lafitte lors de la grand-messe d’ouverture, n’est pas sans parenté avec celle qui me préoccupe. « Il y a encore beaucoup de travail pour construire une culture dans laquelle les femmes comme ma sœur ne seront plus traitées comme si elles étaient invisibles », disait Ronan Farrow, frère de la présumée victime du présumé innocent génie du cinéma mondial… La présomption d’innocence, quelle jolie invention ! Non, je ne critique pas. Bien sûr qu’il est important de protéger les citoyens d’accusations mensongères ou d’erreurs judiciaires. Force est pourtant de reconnaître qu’on oublie souvent au passage d’écouter les victimes, d’entendre leur désespoir. Qu’elle est lourde leur solitude ! C’est un peu ce qu’a essayé, de façon désarticulée, Océane de hurler avant de se précipiter, il y a deux jours, sous une rame de RER. Elle a parlé de son viol et de l’impossibilité « de faire style », de surmonter… En effet, des viols impunis, il y en a des flopées. La vie est pleine de ces scandales qui n’éclateront jamais. Et le cinéma de la vie tourne parfois à la tragédie. Sauf que la vie, même filmée, n’est pas du cinéma, et c’est à cette confusion que tient le vrai drame d’Océane…

Tout a commencé quand exactement ? Et comment ? Difficile de pointer le moment du tournant, de la dérive malade, perverse, qui nous a menés sur le quai d’une gare de banlieue à assister par centaines, en live et impuissants, au suicide d’une adolescente. Qu’on ne me raconte pas que c’est la faute du progrès galopant tel un feu de forêt. Qu’il dévaste notre monde et notre humanité.

C’est sûr que l’homme de Cro-Magnon qui avait l’intention de se jeter sous un camion ne disposait pas d’un portable et des applications de retransmission en direct pour diffuser les images dans toutes les grottes de la région. Je ne le nierai pas. Et non je n’ignore pas qu’il n’y avait pas de camions à l’époque de Cro-Magnon. Là n’est pas la question. L’homme est ainsi, créatif. Il fait boule de toute neige. À l’image de la pierre qui roule sans amasser de mousse, il a créé la roue. Ce n’est qu’une supposition. L’idée a pu venir d’ailleurs. Là non plus n’est pas la question. L’humain est extraordinaire de force d’invention et de pouvoir d’adaptation. Il rêve sa vie, il la modèle, et s’en débrouille après. Il développe. Il s’adapte. Il développe. Il s’adapte. Et ainsi de suite. C’est sa nature.

L’homme est capable de digérer la connexion tous azimuts, le Big Data, même super big, la puce 600 téraoctets implantée dans l’oreille, le voyage interstellaire, l’installation de mégapoles à l’autre bout de l’univers. Il peut être heureux et serein – en tout cas certainement pas moins qu’au temps des chevaliers, de la famine dans les campagnes et des guerres de tranchées – à l’ère de la technologie.

Alors, une fois éliminé le progrès qui a bon dos, qui peut-on accuser ? Je crains qu’il ne nous reste qu’à affronter vaillamment notre responsabilité. N’essayons pas de nous offrir une bonne conscience à prix cassé. Oui, nous sommes responsables. Nous tous qui regardons avec gloutonnerie les gens se déchirer sur nos écrans télé. Nous qui imaginons, peut-être justement parce que l’écran fait écran, que rien de tout cela n’est vrai. Parce que si ça l’était nous n’oserions pas regarder. Nous sommes spectateurs, pas voyeurs. En sommes-nous vraiment sûrs, d’ailleurs ? Mais aussi nous qui exposons notre intimité crue, de notre café du matin à notre pire chagrin, aux yeux du monde entier. Qui nous mettons en scène, comme si nous habitions sur un plateau de cinéma. Comme si le fait de se filmer en sautant sous un train permettait en cas de regret de rembobiner le fil de la réalité. Nous sommes tous responsables. Avons-nous vraiment tant besoin de tous ces regards virtuels pour nous sentir exister ?

Parce que, quoi qu’il en soit, Océane l’a prouvé : ces regards ne suffiront pas à nous empêcher de mourir.