Billet de Catherine Fuhg
06H15 - jeudi 11 février 2021

Le Conférencier de Jean-Philippe de Garate ou l’art de tanguer

 

Le mot « croisière » évoque l’ennui en toute prospérité, et rime avec pépère. Lisse et tranquille. Un rêve, surtout pour ceux qui ne peuvent se l’offrir, animé d’anecdotes sans points d’exclamation. Monter à bord du Titanic, pour le faste pas l’iceberg, accueilli en musique, investir sa cabine, élégamment meublée – après tout, tant qu’à rêver ! –, enfiler vite une tenue de bain avant de rejoindre le pont pour s’installer sur une chaise longue au bord d’une piscine cinq étoiles. Siroter des cocktails sous un soleil souriant sans jamais regarder au-delà du bastingage. S’abandonner sur cette île dans l’oubli de l’ailleurs, à l’abri de ce bâtiment qui navigue sur une mer étale. Le luxe de l’oisiveté…

Et brusquement, on se réveille dans une toute autre histoire.

Les escales de la croisière dans laquelle nous embarque Jean-Philippe de Garate avec Le Conférencier sont des compagnons de voyage qu’il nous invite à rencontrer dans des situations étonnantes, émouvantes et parfois même cocasses. Les sites que nous visitons à travers ces personnages, héros par la plume de l’auteur, ne se contentent pas de jouer les décors, prétextes à des récits. Ils vivent eux aussi.

Au fil du témoignage de notre conférencier, nous découvrons El Presidio, pénitencier qui domine Ushuaia, un petit paradis, puis nous passons le cap Horn, sous un soleil éclatant. Ici, les océans Pacifique et Atlantique, s’affrontant quotidiennement depuis des millions d’années, se doivent de montrer leurs muscles, levant des lames et les jetant sans aucune précaution sur les embarcations. Plus tard, cette épreuve surmontée, nous entrons dans Chiloé, « une île décalée » où rien ne semble immobile « sauf les nombreux lions de mer qui paressent sur le quai du port ». Puis au bout de deux jours de voyage sans interruption, nous nous arrêtons dans la ville sublime de Valparaiso, où Pinochet et Allende ont grandi pratiquement voisins, pour y perdre une voyageuse, ou peut-être sont-elles deux – ce n’est pas une question d’arithmétique, vous verrez. Et ainsi, voguons-nous de surprise en surprise, car en mer comme dans l’existence rien n’est jamais acquis, jusqu’à Montevideo dernière étape du voyage.

Pas d’effet de manches dans cet ouvrage ni de superlatifs. Le style, épuré, mesuré, traduit avec acuité la profondeur des émotions. Le trouble d’un contact le temps d’un tango partagé, la terreur de perdre un enfant, la souffrance de l’exil, la cruauté de la vie qui peut à chaque instant nous plonger dans la tragédie. Au hasard de ce voyage en Amérique australe, nous explorons grâce au talent de Jean-Philippe de Garate les profondeurs de l’âme humaine. C’est en mars 2020, au début du confinement qu’il s’est lancé dans l’écriture de ce « journal de voyages », de onze voyages précisément. Souffrant de claustrophobie, il s’offrait par ces souvenirs des bouffées de l’air frais qui lui manquait si cruellement.

Le  texte est si vite fini ! On aimerait que déjà l’auteur se rasseye à sa table pour nous parler avec passion et tant d’érudition de ses nombreuses « expéditions ».

 

Catherine Fuhg

 

 

 

 

 

 

 

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