Billet de Catherine Fuhg
Monde /
16H27 - vendredi 25 mars 2016

Otages de la terreur, pour un vrai cri du cœur

vendredi 25 mars 2016 - 16H27

 

La peste rôde. Elle nous guette tous. Et frappe aveuglément. Elle n’épargne pas par clémence. Par hasard seulement. Juste une question de chance. Lorsque la peste advient, il ne reste plus qu’elle. Dans nos vies et dans nos pensées.

Crédit photo : Surian Soosay, Flickr CC

Crédit photo : Surian Soosay, Flickr CC

Face à elle, les âmes se révèlent parfois noires, d’autres lumineuses, mais nul ne se méprend : la peste est l’ennemi. Elle incarne l’adversité. Elle tue. Qu’elle soit maudite !

Qu’en est-il de ces certitudes, indispensables pour combattre, aujourd’hui que nous sommes confrontés à une nouvelle peste ? L’ennemi impitoyable se tapit parmi nous pour n’importe où n’importe quand nous exécuter sans procès. Il engendre à dessein la terreur qui nous cerne, nous emprisonne, nous paralyse. Il nous hait et s’en vante. Il nous nargue, et s’enivre de nos larmes. Il nous observe, nous écoute. Et qu’entend-il ? Nos excuses. Notre compassion. Notre gêne. Alors qu’il nous meurtrit, il nous entend parler de notre culpabilité et des blessures qu’il a subies. Il nous voit même hésiter à le nommer coupable. Comme il doit s’amuser !

Le terroriste nous connaît mieux que nous le connaissons. Il connaît notre société gorgée de valeurs humanistes. Société imparfaite, certes, mais que nous amendons, encore et encore, dans l’espoir de la rendre meilleure. Cette société que nous forgeons, au rythme des évolutions, des défaites et des victoires, à force de luttes et de débats. Elle ne peut se prétendre modèle universel, mais c’est la nôtre et nous l’aimons.

Chaque nouvelle violence, qui nous atteint dans notre âme, nous surprend, vulnérables. Assommés, incrédules, nous suivons dans un premier temps l’actualité sur les ondes. Devant ces images en boucle, nous réalisons impuissants que notre destin nous échappe. Nous nous taisons. De peur que nos paroles dépassent notre pensée ? Pourtant jamais nos paroles ne dépassent notre pensée. Au contraire, même en vérité. C’est juste que nous avons honte de ce qu’elles disent de nous. En effet, malgré nos principes et notre bonne éducation, nous sommes parfois agités par des désirs de vengeance, par la rage et la haine. Ainsi, sans moufter ou presque, nous encaissons meurtres aveugles et punitions collectives.

Le premier choc passé, nous redonnons de la voix pour recouvrir notre silence si plein de ces vilains instincts, et reprenons nos poncifs auxquels même les plus naïfs n’ont plus la sottise de croire. Mais au lieu de nous exprimer, de nous rouler dans notre peine, nous expliquons, analysons, et en arrivons même à justifier les crimes, et inverser les rôles. Dans nos propres discours, nous devenons les vrais coupables, et les assassins les victimes. Et nous sympathisons avec notre bourreau.

Otage de la terreur, notre société souffre du syndrome de Stockholm. Est-ce pour tenter de l’amadouer que nous prêtons main forte à cette bête immonde qui tente de nous annihiler ? Est-ce pour cultiver l’illusion que nous avons encore la main ? Puisque le coupable est acteur.

Je revendique, ici, le droit de hurler à la mort. Qui osera me l’interdire, mon pauvre cri du cœur, lui qui répond au bruit des bombes, aux hurlements de terreur, au sang versé, chairs déchirées et aux destins fauchés. Taisez-vous ! Arrêtez ! Je ne veux plus subir ces discours policés, cette pensée amidonnée. Dans notre monde où l’on ose tout quand on ne risque rien, où l’on prône l’irrévérence et déverse des flots d’indignation stérile, osons clamer notre innocence. L’innocence de nos morts. Osons le cri du cœur.