Solutions 21
Afrique /
17H07 - jeudi 29 octobre 2015

Inégalités et changement climatique : les femmes ne doivent pas être les oubliées de la COP21

jeudi 29 octobre 2015 - 17H07

 

Alors que la dernière session de négociations du Groupe de travail préparant l’accord de la COP21 s’est achevée la semaine dernière à Bonn (Allemagne), certaines questions importantes ne sont pas abordées. Une des grandes oubliées de la feuille de route de la Conférence mondiale sur le climat : la question de l’égalité homme-femme dans les politiques de lutte contre le changement climatique.

 

Les femmes, premières victimes du dérèglement climatique, comme l’a affirmé la ministre de la Santé Marisol Touraine. Cela peut surprendre mais découle pourtant d’une donnée assez simple : le changement climatique accroît les inégalités dont souffrent déjà certaines catégories de personne. La situation est particulièrement critique pour les femmes résidant dans les pays du Sud. En Afrique, les femmes souffrent ainsi beaucoup plus des grandes sécheresses puisque ce sont elles qui doivent parfois effectuer des marches de plusieurs jours pour aller chercher de l’eau ; ce sont elles qui restent dans les zones les plus isolées puisqu’elles ont pour charge de s’occuper des enfants tandis que les hommes peuvent migrer vers des horizons plus fertiles. Pour Colette Benoudji, coordinatrice de l’ONG « Lead Tchad », « le dérèglement climatique constitue ainsi une source de terreur supérieure à celle exercée par Boko Haram » pour beaucoup de femmes africaines.

Autre exemple révélateur de ces inégalités face au changement climatique : le risque de décès lors des catastrophes naturelles est 14 fois plus important pour les femmes que pour les hommes. Lors du Tsunami d’Aceh en 2004 par exemple, plus de 70% des victimes étaient des femmes : entre autres tout simplement parce que l’on n’attend pas de celles-ci qu’elles sachent nager ou grimper aux arbres…

Au Nord comme au Sud, les femmes sont pourtant d’importantes actrices de la lutte contre le changement climatique. Confrontées, comme nous l’avons évoqué plus haut, de près aux problèmes que celui-ci engendre dans la vie quotidienne, les femmes proposent des solutions permettant des améliorations concrètes dans la vie communautaire : grâce aux financements d’OXFAM, un important système de recyclage des déchets ménagers développé par des femmes, le « Gohotos », est devenu pérenne à Cotonou (Bénin).

Parmi ces femmes qui s’engagent pour le climat, Anne-Catherine Husson Traoré dirige Novethic, une entreprise analysant le changement climatique sous l’angle économique. Cette dernière a notamment évoqué avec humour la façon dont elle est souvent prise de haut par des « mâles blancs d’un certain âge » lorsqu’elle tente de leur expliquer la potentielle rentabilité des énergies renouvelables, avant que le sérieux de ses arguments ne finisse par faire perdre de leur superbe à ses interlocuteurs.

Cependant, la contribution des femmes dans ce combat n’est pas suffisamment reconnue : elles sont clairement minoritaires parmi les négociateurs de la COP21 comme dans tout processus de gouvernance de la lutte contre le dérèglement climatique, elles n’ont pas accès aux mêmes financements… Leur potentiel innovateur est ainsi, dans ce domaine comme dans bien d’autres, complètement atrophié.

Face à cela, un appel a été lancé afin d’inscrire « noir sur blanc » les droits humains et donc ceux des femmes dans l’accord final de la COP 21, que l’on peut signer sur le site www.femmesetclimat.fr. Le ministre des Affaires étrangères et du Développement international Laurent Fabius a annoncé sa volonté d’apporter tout son soutien au plaidoyer : « Les femmes, actrices de la lutte contre le changement climatique » qui lui a été remis au terme d’une conférence de presse « Climat, les femmes s’engagent » le 16 octobre dernier. La revendication sera-t-elle mieux entendue que lors de la COP19 et de la COP20 ? Et aura-t-elle réellement une portée contraignante ?

On peut déplorer que ce genre d’appels ait à exister : bien sûr que les femmes s’engagent pour le climat ! Le genre humain étant tout entier concerné par le dérèglement climatique, les femmes devraient évidemment être prises en compte au même titre que n’importe quel autre de ses représentants dans le problème. Face aux inégalités criantes demeurant à toutes les échelles, que celles-ci soient locales ou internationales, que ce soit dans les faits ou plus insidieusement dans les mentalités, il est cependant nécessaire que la revendication soit largement entendue. Derrière le respect du droit des femmes, c’est le respect de toutes les victimes d’inégalités, mais aussi les chances de survie de l’humanité qui sont en jeu.

 

 

Portraits de femmes engagées:  Vandana Shiva et Samantha Smith

 

Vandana Shiva, écrivaine indienne et féministe altermondialiste, prône une agriculture traditionnelle et biologique pour lutter contre le changement climatique et protéger la planète.

Quels changements préconisez-vous dans l’agriculture dans le but de sauver la planète ?

Tout le monde est focalisé sur la transformation d’énergie. Mais on oublie que la première énergie, c’est notre nourriture. On peut vivre sans lumière dans notre maison, comme le font la majorité des personnes sur cette planète. Mais personne ne peut vivre sans nourriture. La transformation de la nourriture est la première transformation énergétique. Nous devons nous libérer des combustibles fossiles. Le travail que j’effectue depuis 30 ans dans le domaine de l’agriculture montre qu’une agriculture sans combustibles fossiles et une agriculture qui respecte la biodiversité est la principale solution au changement climatique, alors que l’agriculture industrielle est la première cause du changement climatique. L’agriculture industrielle est aussi la raison de la destruction des sols, de l’extinction des espèces, de la destruction de l’eau et de la création de la faim dans le monde. Les gens mangent de la mauvaise nourriture, ce qui crée des maladies. La transition alimentaire comme une transition énergétique implique donc le renoncement aux combustibles fossiles.

Quelles seront les conséquences d’un tel changement ?

En renonçant à l’agriculture industrielle, on autorise l’auto-organisation énergétique des sols, des plantes et des corps. On rajeunit les sols, la biodiversité et on consomme moins d’eau (on économise 2 tonnes d’eau par hectare avec la culture biologique). L’écart d’émissions duquel tout le monde dit qu’il ne sera jamais atteint ainsi que l’objectif de rester en dessous de 2°C, peuvent être atteints par la transition alimentaire. Cet objectif de 2°C produit plus de nourriture, une nourriture de meilleure qualité, crée des sociétés meilleures et nous apporte plus d’eau. On parle de miracle car on parle de la vie. Nos pensées sont bloquées sur les combustibles fossiles, et nos pensées sont fossilisées autour d’une logique mécanique. Il faut laisser derrière nous ces combustibles fossiles, mais aussi nos pensées fossilisées. Nous devons vivre et nous sentir concernés par la vie.

Pensez-vous qu’une consommation de viande moins importante pourrait être une des solutions ?

Le problème est lié à la production, et non pas à la consommation. Je ne pense pas qu’il faille nécessairement manger de la viande, je suis moi-même végétarienne. Mais dans certains endroits du monde, comme au Groenland, il n’y a pas de légumes. En Amazonie ou en Afrique, les populations mangent beaucoup de viande. Le problème, c’est l’élevage industriel. Tout comme nous devons renoncer aux combustibles fossiles, nous devons arrêter de torturer les animaux afin de nous nourrir. C’est l’élevage industriel qui incite à la surconsommation, du fait de la production massive et des prix très bas.

 

Samantha Smith, directrice internationale de l’initiative Climat et Energie de l’ONG WWF (World Wide Fund), a répondu aux questions d’Opinion Internationale à l’approche de la Conférence sur le climat (COP21) qui se tiendra à Paris en décembre prochain.

Quelle sera la principale position de WWF durant les négociations de la COP21 à Paris en décembre 2015 ?

Nous pensons que si nous attendons jusqu’en 2020, date d’application du nouveau texte qui sera issu de la COP21, pour réduire les émissions, créer de la finance climatique et s’adapter au changement climatique, alors nous aurons attendu trop longtemps. Nous voulons que les pays s’engagent sur le court terme en vue de ces objectifs. Ce sont des choses qui doivent être implémentées maintenant à un niveau bien plus élevé et avant 2020. Ensuite, nous voulons bien sûr un texte fort pour la période post-2020. Mais avant tout, nous devons dès aujourd’hui faire ce qui doit être fait pour le climat.

Quel est le potentiel de la COP21 par rapport aux conférences sur le climat qui se sont tenues par le passé et qui ont souvent été considérées comme des échecs ?

Le plus grand potentiel pour la COP21 est ce que nous observons en amont, c’est à dire les engagements pris par les pays, entreprises, gouvernements locaux et citoyens en ce qui concerne la lutte contre le changement climatique. Une structure est en train de s’établir dans laquelle ces engagements se multiplieront et seront de plus en plus importants dans le futur. Ce qui différencie la COP21 des conférences précédentes, c’est qu’il y a une mobilisation plus importante et plus active de la part de la société civile.

Nous savons déjà que les engagements prévus pour la COP21 ne seront pas suffisants. Il y aura un fossé qui devra être rempli par des efforts plus importants.

Pensez-vous qu’il existe une raison fondamentale qui fait que nous nous trouvons actuellement dans une situation d’urgence pour le climat ?

Oui. La raison fondamentale est la consommation. A cela s’ajoute l’incapacité pour nos décideurs de renoncer aux combustibles fossiles et de mettre en place les lois et régulations nécessaires pour lutter contre le changement climatique. Ce qui se passe en ce moment, c’est que les personnes, les citoyens, ont compris qu’il s’agit d’un danger important, donc vous avez des personnes à tous les niveaux, dans les villes, au sein des groupes confessionnaux, des jeunes, des entreprises, qui commencent à prendre le dessus et à prendre les mesures nécessaires.

Justement, comment mobiliser davantage les individus pour qu’ils se sentent concernés et changent leur attitudes ?

Il ne faut pas seulement changer les attitudes individuelles, même si cela fait partie du processus. Nous vivons dans des systèmes de consommation que nous ne contrôlons pas toujours. Une question en résulte : savoir ce que nos décideurs sont prêts à faire, quels engagements sont-ils prêts à prendre ? C’est ce qui, à terme, aura aussi un impact sur les individus.

 

Propos recueillis par Maria Gerth-Niculescu